La Syrie plus que jamais victime de la guerre

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - Modifié le 25/07/2016 par mn

Les années 2015-2016 furent riches en nouvelles publications sur la Syrie, mêlant analyses et témoignages instructifs et éclairants.

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ARME_S~1 Armée syrienne lors de combats urbains appuyée par des chars - CC BY 3.0

En proie à la guerre civile depuis 2011, la Syrie est aujourd’hui à feu et à sang, d’autant que les conquêtes de l’Etat islamique dans le nord du pays sont venues ajouter à la crise de régime un conflit lié à une agression extérieure. La guerre se joue désormais sur deux fronts, à la fois pour Bachar al-Assad et pour les révolutionnaires : celui qui oppose les rebelles aux troupes loyalistes et celui qui mobilise des combattants locaux ou l’armée régulière contre l’EI. Nombre de Syriens, ceux-là même qui se pressèrent aux porte de l’Europe ces derniers mois, ont été contraints de fuir le pays, où la guerre sévit désormais presque partout. La situation reste confuse, en raison notamment de l’enchevêtrement des divers types conflits et de l’instabilité des alliances passées entre les uns et les autres. Quelques « experts » nous permettent néanmoins d’y voir plus clair. Journalistes, diplomates, géopoliticiens et opposants syriens ont livré en 2015 et 2016 des analyses et des témoignages instructifs et éclairants.

Chaos syrienDans Le chaos syrien : printemps arabes et minorités face à l’islamisme, Randa Kassis (femme politique franco-syrienne) et Alexandre del Valle (géopoliticien) défendent l’idée que, non seulement les printemps arabes ont échoué, mais que, plus que les régimes dictatoriaux, c’est aujourd’hui l’islamisme sunnite qui représente la plus grande menace pour la région – ce qui redonne du crédit aux gouvernements en place, pour autoritaires qu’ils soient, en Syrie comme en Iran. L’ouvrage examine les multiples facettes d’un paysage religieux et ethnique façonné par l’histoire, dans ses rapports avec les pouvoirs officiels, éventuellement ses revendications spécifiques (les Kurdes), et qui doit désormais compter avec des groupes inattendus tels que Daech.
Cauchemar syrienIgnace Dalle (journaliste) et Wladimir Glasman (diplomate) retracent  dans Le cauchemar syrien l’« épopée » du régime de Bachar al-Assad, l’homme dont on prévit maintes fois la chute, mais qui, contre toute attente, se montra plus fort que la rébellion, notamment grâce au soutien de l’Iran et de la Russie. Si la Syrie est devenue un cauchemar pour ses propres populations, pour ses opposants en lutte comme pour ses citoyens ordinaires, elle est aussi le mauvais rêve de la géopolitique internationale qui ne sait plus elle si elle doit blâmer le dictateur ou recourir à ses services pour éradiquer l’EI.

De précieux témoignages d’opposants au régime de Bachar al-Assad sont également venus enrichir la littérature sur le pays. Ces témoignages ont ceci de remarquable qu’ils émanent de « l’intérieur » et sont au plus près d’un côté des mouvements de résistance, et de l’autre, des exactions du régime. Ils représentent un formidable éclairage sur ce qui nous reste le plus inaccessible et impénétrable : à quoi ressemble la vie en Syrie aujourd’hui pour ceux qui sont restés sur place, mais pour combien de temps encore?
A l'est de DamasDans A l’est de Damas, au bout du monde, Madj al-Dik raconte son parcours de révolutionnaire et de créateur de centres humanitaires pour enfants après le massacre à l’arme chimique de la Ghouta. On se passionne pour ce récit d’une existence où s’entremêlent le combat contre le pouvoir et la lutte pour la (sur)vie, envers et contre tout. Des figures ordinaires et extraordinaires traversent cette fresque qui dépeint le quotidien dans un pays en guerre et la résistance politique dans le désordre ambiant.

En 2015, Yassin Al Jah Saleh nous avait livré dans Récits d’une Syrie oubliée : sortir la mémoire des prisons, la longue histoire des prisons du régime, où il fut incarcéré seize années durant (1979-1995) : le récit de son expérience y est associé au portrait de l’univers carcéral syrien dont il analyse le fonctionnement et entretient la mémoire à travers les visages de nombre d’opposants politiques qui y ont séjourné. La question syrienneDans La question syrienne, paru en 2016, le journaliste a rassemblé une dizaine de réflexions menées entre 2012 et 2014 sur l’état politique de son pays, sur les origines culturelles du « fascisme » syrien, sur la militarisation du soulèvement, sur l’intrusion des djihadistes dans le conflit, sur les forces symboliques en présence, etc. Ces questionnements sont précieux puisqu’ils ne proviennent pas, comme à l’accoutumée, d’analystes extérieurs, mais d’un citoyen du pays, journaliste, opposant, longtemps emprisonné, et qui après avoir vécu ces dernières années dans la clandestinité, s’est vu contraint à l’exil vers la Turquie pour protéger sa vie.

Opération CésarDans Opération César : au cœur de la machine de mort, la journaliste Garance Le Caisne revient sur l’action de César, ce photographe de la police militaire syrienne qui a exfiltré des milliers de photographies de détenus torturés à mort. La journaliste rend compte de ses entretiens avec le photographe et avec les personnes qui l’ont aidé dans sa tâche et lui ont ensuite permis de quitter son pays. On ne connaît ni le vrai nom, ni le visage de César, mais les photographies qu’il a collectées ont été exposées par le musée américain de l’holocauste, United States Holocaust Memorial Museum, Washington, ce dont le musée rend compte dans une vidéo publiée sur YouTube, I Had the Job of Taking Pictures of the Dead, tandis que le site d’Amnesty International a accueilli dès 2014 une intervention- témoignage de Garance Le Caisne.

Infiltrée dans l'enfer syrienOn rappellera, en complément de ces voix venues de Syrie, celle de Sofia Amara, l’une des rares journalistes à s’être maintenue dans le pays, après l’assassinat de Gilles Jacquier et de Marie Colvin. Infiltrée dans l’enfer syrien : du Printemps de Damas à l’Etat islamique décrit dans le détail le désastre qui s’est emparé du pays, « des actes de torture à la djihadisation de la rébellion », et qui n’a depuis lors plus cessé de s’étendre.

Nous conclurons cette revue littéraire par deux enquêtes. Etat islamiqueLa première, réalisée par Michael Weiss (américain, journaliste) et Hassan Hassan (syrien, chercheur), s’intitule Etat islamique : au cœur de l’armée de la terreur. Qualifié par le New York Times de « most serious book-length study of the Islamic State to be published so far » (« la somme la plus sérieuse jamais publiée sur l’Etat Islamique ».), le livre décrit en détail le système de l’EI : ses connexions sur place, notamment avec la Syrie, l’attraction qu’il représente dans la région et au-delà, par rapport à Al Qaeda mais surtout à d’autres groupes rebelles moins « rigoureux », l’ordre qu’il fait régner vis-à-vis des pillards, sa communication payante autour d’un djihad extrême, etc.

Syrie: anatomie d'une guerre civileLa seconde, une étude qui vient tout juste de paraître sous le titre Syrie : anatomie d’une guerre civile, rend compte des entretiens  menés en Syrie même, dans le gouvernorat d’Alep et dans des secteurs aux mains de l’insurrection, notamment le PKK, par Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay avec des personnes issues de diverses tendances, y compris du mouvement de l’EI, et avec des Syriens en exil en Turquie. Il s’agit là, à l’instar des témoignages directs de Syriens, d’une pénétration en profondeur de la société syrienne, de ses enjeux – notamment, pour la période récente, cette révolution avortée et la domination militaire du régime en place – et des systèmes qui la gouvernent : aussi bien la justice que l’usage de l’islam ou le PKK, les différentes classes sociales et l’économie en temps de guerre. La BML recevra Adam Baczko et l’un de ses co-auteurs le 29 septembre 2016.

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