La Russie du XXIe siècle : un État fort au secours de l’économie

- temps de lecture approximatif de 18 minutes 18 min - Modifié le 06/12/2017 par mn

La Russie a connu deux grandes périodes de pouvoir depuis l’effondrement de l’URSS en 1991 : celle de Boris Eltsine, qui rêvait de faire de son pays une nation à l’occidentale et a mis en œuvre la libéralisation du marché, et depuis 2000, celle de Vladimir Poutine/Dmitri Medvedev, qui ont réintroduit un État fort, repris le contrôle de l’économie sans l’expurger de ses « blocages structurels » et sans parvenir à la moderniser.

Puits de la mine de diamant d'Oudatchnaïa, Russie (Vue d’hélicoptère) - By Stepanovas (Stapanov Alexander). Timestamp at the bottom right was removed by Michiel Sikma in 2006. (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)], via Wikimedia Commons

Les publications sur la Russie se sont multipliées au cours de la décennie 2010, qu’elles proviennent de chercheurs, de journalistes et même d’auteurs russes traduits en français. L’article qui suit tire sa substance de La Russie entre peurs et défis de Jean Radvanyi et Marlène Laruelle. La plupart de ces ouvrages traitent de l’ensemble du pays et peu s’intéressent à des secteurs particuliers, tels que l’économie ou la politique étrangère. Nombreux sont ceux également qui examinent le « système » Poutine, et ce depuis plus longtemps. Françoise Daucé est la seule à s’être intéressée à la « société civile », à travers les associations et les opposants politiques. Les auteurs russes témoignent de leur expérience politique ou économique, ainsi Garry Kasparov et Andreï Gratchev ou les Pussy Riot et Masha Gessen ou encore l’Anglais William Browder (cofondateur d’Hermitage, le plus grand fonds d’investissement étranger de Russie).

 

Des territoires contrastés et une identité nationale en pleine refondation

L’effondrement de l’URSS (Union des républiques socialistes soviétiques) a conduit en 1991 à une réorganisation territoriale de l’« empire » soviétique. Douze des quinze ex-républiques soviétiques furent  réunies dans la Communauté des États indépendants (CEI), constituant ce que le pouvoir russe qualifie des « étrangers proches », sur lesquels il entendait garder une certaine main, et en opposition à tous les autres États étrangers, dits « lointains » : l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Moldavie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Russie, l’Ukraine, le Turkménistan (État associé) et la Mongolie (État observateur). La CEI est aujourd’hui réduite à neuf membres – l’Ukraine, le Turkménistan et la Mongolie n’en font plus partie.

La Fédération de Russie, c’est-à-dire la Russie proprement dite, s’étend sur plus de 17 millions de km2, ce qui la place au premier rang des superficies mondiales, devant la Chine et ses près de 10 millions de km2. Elle se classe en revanche au 9e rang pour le nombre de ses habitants, qui s’élève à 146,5 millions, là où la Chine atteint le milliard et occupe la première place dans le monde.

Les terres septentrionales et orientales, les plus inhospitalières du pays, souffrent d’un exode rural important. Leur colonisation reposa sur des résidences forcées et des déportations (camps tsaristes et goulag), et dans le cadre de l’économie administrée, sur des primes et des sursalaires octroyés à ceux qui acceptaient d’y faire fonctionner l’économie dans des conditions climatiques difficiles. Seul le secteur des hydrocarbures offre encore aujourd’hui des débouchés d’emploi attrayants. Pour le reste de la population, il est devenu trop onéreux de vivre sans aide spécifique dans ces confins du pays où les prix ont fortement augmenté en matière de nourriture, de transport et de chauffage, outre que le réseau ferroviaire et autoroutier y est très déficient et ne facilite pas les mobilités régulières.

En Extrême-Orient, l’exode rural confine à la désertification. Les pertes d’habitants y atteignent des pourcentages records, 70 % dans le district autonome de Tchoukotka (situé à l’extrême Nord-Est du pays), 60 % dans l’oblast de Magadan (au bord de l’océan Pacifique) et 40 % sur la péninsule de Kamtchatka (elle aussi dans le Pacifique).

Cet exode rural affecte également les Terres dites non noires, opposées aux Terres noires riches en humus et d’une grande fertilité. Dans l’Oural et en Sibérie, des villages entiers disparaissent ou leur population se réduit à une centaine d’habitants, majoritairement des veuves et des personnes âgées. La conséquence est que le volume de terres arables, réinvesties par la forêt, diminue : la Russie comptait 124 millions d’hectares ensemencés en 1980 et 78 millions en 2014.

Trois types de territoires ont été identifiés : la grande ville, les territoires ruraux inventifs ou dotés de ressources agricoles et minières et les villages désertés et sans infrastructure minimale (adduction d’eau ou de gaz).

Boris Eltsine avait imaginé pour la Russie une identité civique « russienne », fondée sur le modèle libéral occidental et liée à l’État russe, en opposition à l’identité « russe », liée à la langue, la culture et l’ethnie. L’abandon en 1997 de la mention de la nationalité sur le passeport intérieur russe symbolisa cette volonté d’unir tous les citoyens de la Fédération de Russie sans distinction de nationalité.

La Russie comptait en 2010 194 nationalités, parmi lesquelles des groupes ethniques autochtones mais aussi des diasporas, chinoise ou allemande, par exemple, qui représentent 20 % de la population du pays.

Les mouvements de migration vers la Russie génèrent une xénophobie qui prend la forme d’une « migrantophobie ». Face aux migrations venues des États de la CEI, les russophones se sentent menacés dans leur identité, même quand la Russie n’est plus pour eux qu’une mère patrie symbolique, où ils ne sont pas nés et que leurs parents quittèrent pour le Caucase et l’Asie dans le cadre des grands projets industriels et agricoles de l’époque soviétique.

Depuis les années 2000, les migrations économiques venues d’Ouzbékhistan, du Tadjikistan ou d’Azerbaïdjan, notamment, se doublent de migrations venues de la Chine ou du Vietnam. Comme dans l’Ouest de l’Europe, les migrants occupent des emplois peu qualifiés dans la construction, la voirie, le commerce de rue (fruits et légumes sur les marchés), les taxis, les aides à la personne (enfants, personnes âgées), l’hôtellerie et la restauration. Ils n’ont ni contrat de travail ni sécurité sociale. Le Tadjikistan rapatrie chaque année 600 corps de compatriotes décédés dans des accidents du travail ou de maladie non soignée. La « migrantophobie » a ainsi déplacé la xénophobie envers les Roms, les Juifs, les Africains ou les Asiatiques vers un racisme anti-tadjik, anti-ouzbek et anti-caucasien, ces derniers étant réputés « inassimilables » et certains réclamant même l’exclusion de la Tchétchénie de la Fédération de Russie.

Parallèlement, durant son deuxième mandat (2004-2008), Vladimir Poutine lance des programmes d’éducation patriotique qui visent à « faire de la conscience patriotique des citoyens l’une des valeurs les plus importantes, l’un des fondements de l’unité spirituelle et morale » et du patriotisme, le « pivot spirituel du pays ». L’État russe soutient également à son profit le mouvement de vintage soviétique – films, chansons, littérature, mode et objets de l’époque brejnévienne – qui a la vertu de réunir toutes les générations. Plus récemment, le nationalisme d’État a remis à l’honneur les grands auteurs russes, de Pouchkine aux descendants de Tolstoï, Dostoïevski, Pasternak ou Soljenitsyne, éléments sacrés de l’identité russe.

En 2010, Dmitri Medvedev pousse plus loin le processus en introduisant dans les cursus scolaires un cours de « Fondements de la culture spirituelle et morale des peuples de Russie », renommé par la suite « Fondements des cultures religieuses et de l’éthique séculaire ». Le cours devient obligatoire dans tout le pays en 2012, mais il n’a pas les effets attendus par l’Église orthodoxe : les parents choisissent à plus de 40 % le cours des valeurs éthiques pour leurs enfants, 30 % les valeurs orthodoxes, et plus de 20 % le cours d’introduction aux religions mondiales. Il arrive toutefois que le manque de formation des professeurs conduise dans certains endroits à ce que des prêtres orthodoxes enseignent le catéchisme sous couvert de cours d’éthique et dans les républiques musulmanes, les cours deviennent une invitation à adopter les règles chariatiques.

La Russie souffre d’un déclin de sa démographie dû à une baisse de la natalité et à une surmortalité masculine. Les jeunes de 5 à 19 ans sont au nombre de 11 millions sur 146,3 millions d’habitants, soit 7,5 % de la population. Quant à la surmortalité masculine, elle provient de l’alcoolisme, des accidents du travail, en nombre très élevé, et de la route, des suicides et des violences domestiques, ainsi que du sida, étant donné qu’il n’existe aucun programme de lutte contre la maladie – ni pour les drogués, ni pour les relations sexuelles sans protection.

Parallèlement à cela, la Russie connaît une fuite des cerveaux parmi les jeunes et les chercheurs, 30 000 d’entre eux ayant quitté le pays depuis la chute de l’URSS.

Face à la crise économique, le retour à un État fort

Le retour à un État fort conduit par Vladimir Poutine est né de l’effondrement de l’économie russe durant les années Eltsine. Le consensus autour d’une double occidentalisation, une économie de marché associée à un système parlementaire, a volé en éclats face aux retombées de la libéralisation du marché dans années 1990 : la paupérisation brutale de la société engendrée par la flambée des prix, la fermeture massives des usines, la fonte de l’épargne, la liquidation de la protection sociale accordée aux plus faibles (retraités) et le retard de paiement des salaires des fonctionnaires, et d’autre part, la privatisation sauvage des grandes corporations industrielles, au profit de ceux que l’on appelle depuis les oligarques.

Ce retour à un État fort est également la promesse d’une stabilité politique et sécuritaire. La crise parlementaire de 1993 et la première guerre de Tchétchénie (1994), conjuguées à la crise économique de 1998, auront raison de Boris Eltsine. Pour Jean Radvanyi, Vladimir Poutine apparaît en 1999 comme « l’incarnation de la réconciliation nationale : il réussit le tour de force d’associer, dans l’esprit de ses concitoyens, la reprise en main du pouvoir, le redressement économique de la Russie et la stabilité sociale ». Il s’appuie sur un nouveau compromis idéologique qui réconcilie trois époques majeures de l’histoire russe : le régime tsariste, l’Union soviétique et la Russie indépendante.

Le pouvoir central reprend la main sur l’administration du pays. Il limite le rôle du Conseil de la Fédération, la chambre haute du parlement où siègent les gouverneurs des régions et les présidents des républiques autonomes. Les gouverneurs des républiques, suspectés de corruption et de laxisme, ne seront plus élus au suffrage universel mais par l’Assemblée régionale sur proposition du président. Des « superpréfets » sont désormais chargés des nominations des responsables des administrations régionales – des impôts, de la police et des douanes.

Les partis politiques sont soumis à de nouvelles règles d’enregistrement, ce qui restreint leur capacité d’existence, tandis qu’est créé le parti Russie unie, destiné à maîtriser le parlement et éviter les aléas dans le vote des lois. Les oligarques qui détiennent des médias d’opposition, ORT, NTV et TV-6 et s’opposent à cette reprise en main de l’État central se voient dépossédés de leurs empires que l’État s’approprie.

Vladimir Poutine est réélu en 2004 avec 75 % des voix. Le communiste Guennadi Ziouganov, le nationaliste Vladimir Jirinovski et le libéral Grigori Iavlinski, fondateur du parti Iabloko, ne se sont même pas présentés. Iabloko ne parvient même plus à être représenté à la Douma et son successeur, l’Union des forces de droite, est plus proche du pouvoir. Les vingt-neuf comités de la Douma sont tous aux mains de Russie unie et le porte-parole de la Douma n’est autre que le président du parti et de sa fraction parlementaire – Boris Gryzlov, ancien ministre de l’Intérieur. Une troisième chambre, dite Chambre sociale, est créée qui a pour mission de s’occuper des associations et de coopter les éléments « patriotiques » de la société civile.

Sous la présidence de Medvedev (2008-2012), la pensée libérale, notamment représentée par le think tank INSOR dirigé par Igor Yourgens, retrouve des espaces d’expression. Yourgens ne manque pas d’aborder les sujets sensibles, tels que la nécessité des réformes, l’inefficacité des institutions postsoviétiques régionales ou la perspective d’une adhésion à l’OTAN. Pour autant, les libéraux n’existent quasi plus politiquement : seul le petit parti Solidarité, qui regroupe l’ancien jour d’échec Garry Kasparov, les anciens Premiers ministres Boris Nemtsov et Mikhaïl Kasianov et quelques membres du parti Iabloko incarne encore le libéralisme pro-occidental.

Néanmoins, Russie unie perd de son aura, le parti, perçu comme une machine bureaucratique qui défend les intérêts d’une caste au détriment de la modernisation du pays, est au plus bas dans les sondages (35 %) et n’obtient que difficilement la majorité dans les élections locales et régionales. Un « tournant conservateur » s’amorce en parallèle, mené par le Patriarcat de Moscou, déjà présent dans les institutions pénitentiaire et militaire et qui cherche à s’introduire dans le système scolaire et à influencer les législations sociales.

En 2011-2012, le pays connaît le plus grand mouvement de protestation populaire de la Russie postsoviétique. Les manifestations de rue réunissent des citoyens sans affiliation partisane qui réclament de vivre dans une société moins corrompue et plus libre et revendiquent la dignité, l’honnêteté et la transparence – le blanc est la couleur du mouvement. Le leader charismatique, juriste et blogueur nationaliste Alexeï Navalny qualifie Russie unie de « parti des voleurs et des escrocs ». À côté de la gauche postsoviétique, représentée par le Parti communiste de Guennadi Ziouganov et le Parti national-bolchevik d’Édouard Limonov, qui conjuguent nostalgie soviétique et nationalisme russe, une nouvelle gauche voit le jour, notamment à travers le « front de gauche » conduit par Sergueï Oudaltsov, très présent dans les manifestations de 2011, mais assigné à résidence depuis 2012 et dans l’attente de plusieurs procès.

Pris de court par l’ampleur des manifestations, le régime procède à l’arrestation et à l’assignation à résidence des leaders du mouvement. Il durcit l’appareil législatif en direction des « agents étrangers », ce qui menace les ONG recevant des financements étrangers, et en direction de toutes les ONG dont la plus célèbre d’entre elles, Memorial, créée en 1989 par Andreï Sakharov, qui travaille à la réhabilitation de la mémoire des victimes des répressions soviétiques.

Toutes les institutions libérales font également l’objet d’une surveillance judiciaire accrue : la haute école d’économie de Moscou, les centres de recherche indépendants, tels que le Centre Levada ou le Centre de recherche sociologique indépendant de Saint-Pétersbourg. Dans les grandes universités du pays, des enseignants sont poussés à la démission ou renvoyés et certains optent pour l’expatriation.

L’espace internet, longtemps préservé, est également mis sous contrôle : huit nouvelles lois sont votées et dix-huit sont en discussion à la Douma. Les bloggeurs les plus lus sont notamment obligés de se déclarer comme « médias indépendants ». Google dit également conserver les données qu’elle détient sur le territoire russe. Officiellement, il s’agit de se protéger des cyber-attaques contre le réseau Runet ou des fuites d’information au service de puissances étrangères.

Poutine s’appuie sur les classes populaires conservatrices qui sont son plus fidèle soutien. Le procès des Pussy Riot est instrumentalisé en lutte contre la dépravation et l’immoralisme de l’idéologie libérale qui va à l’encontre des valeurs de l’Église et des valeurs russes authentiques : la moralité et le spirituel envahissent les déclarations du président, symbolisant la défense des valeurs chrétiennes que l’Europe a oubliées. Les lois contre les homosexuels et restreignant l’avortement, jusque-là très libéral, sont promulguées.

Une modernisation de l’économie entravée par les blocages structurels

La richesse en matières premières a permis à la Russie d’être autosuffisante mais elle a généré un sous-investissement dans les autres secteurs industriels. Depuis l’éclatement de l’URSS, les défis économiques majeurs de la Russie sont la diversification de sa production industrielle et la hausse de sa productivité.

L’extraction des matières premières génère 71% des exportations (dont 66 % pour les hydrocarbures) et près de 50 % des recettes budgétaires russes. La baisse des cours du pétrole est donc depuis 2014 un danger pour l’équilibre économique.

La crise des années 1990, considérée comme plus grave que celle de 1929, vit la chute moyenne de plus de 60 % de la valeur de la production industrielle. L’introduction de mécanismes de marché et l’ouverture du pays aux échanges mondiaux entraîna la disparition de pans entiers de l’industrie – la Russie ne produisait pratiquement plus de montres, ni d’appareils photo, ni de chaussures, ni d’articles textiles – et l’effondrement de l’agriculture. La grande distribution commençait à s’implanter dans le pays – des fast-food aux premières supérettes –  et proposait une diversité de produits jusqu’alors inconnue.

Les secteurs les plus touchés furent l’industrie légère des biens de consommation. Les matériels électroniques et d’équipement ménager ne correspondaient plus aux standards internationaux asiatiques et européens, ni en qualité ni en présentation. Les produits importés exercèrent une concurrence brutale et insurmontable pour la production russe.

À l’inverse, les industries d’extraction et de première transformation des matières premières (hydrocarbures, métaux ferreux et non ferreux, produits chimiques de base) touchées par la baisse de la consommation intérieure purent rapidement se reconvertir dans l’exportation. Elles profitèrent en outre de la hausse des cours qui s’amorça à la fin des années 1990 pour une longue période et retrouvèrent des niveaux proches de la fin de la période soviétique.

La baisse massive des activités de l’industrie manufacturière et agricole fut compensée par la création d’activités de service (banques, assurances, réseaux commerciaux, agences et services de toutes sortes). Les services représentent aujourd’hui 60 % du PIB et représentaient 62 % des emplois en 2011.

Des entreprises de service rachetèrent des rez-de-chaussée d’immeubles et des zones commerciales firent leur apparition en périphérie urbaine (petites et grandes villes confondues) comme partout dans le monde. Des millions de Russes ont quittèrent leur emploi rémunéré par l’État pour se lancer dans le privé, dans les services notamment.

L’industrie lourde a elle aussi souffert de la concurrence et de la baisse de l’activité économique. La construction navale et l’aéronautique civile, autrefois très réputée, est quasiment à l’arrêt, la production de machines-outils, de gros équipements électriques et de moyens de transport souffre de l’obsolescence de ses équipements et ne se maintient partiellement que grâce aux commandes de l’État. Certains secteurs – complexe militaro-industriel, nucléaire civil et militaire, industrie spatial et matériels ferroviaires – sont maintenus à flot par des achats de technologies étrangères et des mesures protectionnistes, mais des coupes sombres créent aussi des crises locales sévères.

L’industrie automobile a dû céder face à l’afflux de véhicules importés, y compris d’occasion, dont les chiffres de vente ont explosé. Le secteur fut totalement privatisé dès le début des années 1990, mais les constructeurs étrangers souhaitant vendre leurs véhicules en Russie doivent depuis 2002 investir un minimum de 250 millions de dollars, soit dans les usines existantes, soit dans de nouvelles créées par eux. Ils sont également tenus de produire en Russie même, dans un délai de cinq ans, plus de 50 % des pièces utilisées dans la fabrication de leurs voitures.

L’ouverture aux firmes étrangères a introduit dans les entreprises russes des règles de gestion, nouvelles pour le pays, en matière de ressources humaines, de service client et de contrôle qualité.

Le secteur aéronautique a vu la création en 2006 de l’OAK (Consortium général de l’aéronautique) qui regroupe tous les constructeurs civils et militaires. L’État garde la main sur le militaire, le secteur civil s’entrouvre à l’étranger. Le seul projet finalisé est le Superjet 100, un avion régional de 98 places disponible depuis 2010, résultant d’une coopération entre le constructeur militaire Soukhoï et plusieurs constructeurs étrangers. L’avion est monté à Komsomolsk-sur-l’Amour, dans la Russie extrême-orientale, mais plus de 70 % des pièces sont importées et l’usine est équipée de systèmes de conception et de fabrication par ordinateur d’origines française, allemande et japonaise.

Les oligarques ont profité de la cession des fleurons de l’industrie russe (pétrole, métallurgie, chimie, constructions mécaniques civiles) à des banques en échange de prêts (« prêts contre actions ») pour une durée de trois ans. L’État russe n’étant pas en capacité de rembourser ces prêts, les groupes financiers, c’est-à-dire les oligarques, se sont vus distribuer les meilleures entreprises russes. Poutine, considérant que les oligarques s’étaient enrichis en profitant des faiblesses du régime précédent, et par ailleurs soutenu par les élites du pays inquiètes de l’affaiblissement de l’économie de la Russie au profit de grands groupes étrangers, contraignit les oligarques de la période eltsinienne, le plus souvent d’anciens dirigeants du Komsomol ou du Parti communiste, à mettre leur pouvoir économique au service du redressement du pays et à cesser leurs activités dans le jeu politique et dans les médias. Certains obtempérèrent, d’autres cédèrent leurs empires et quittèrent le pays. Mikhaïl Khodorkovski, propriétaire de Youkos, refusa cet impératif, déclarant son intention de mettre les moyens de son groupe à la disposition d’une force d’opposition dans laquelle il pourrait jouer un rôle actif. Il fut emprisonné en 2003 pour « escroquerie à grande échelle » et « évasion fiscale ». Outre leurs pratiques d’« optimisation fiscale », semblables à celles des multinationales occidentales, les oligarques recouraient en effet systématiquement à des placements offshore qui leur permettaient d’échapper au fisc, mais aussi de se protéger contre des conjonctures économique et politique incertaines. Ils investirent également leurs capitaux à l’étranger – clubs de football et organes de presse – et les grands organismes financiers internationaux (Banque mondiale, FMI ou OCDE) se félicitèrent alors de cette entrée accélérée de la Russie dans le système-monde.

Poutine a construit ce que l’on a appelle la Maison Russie, constituée d’un réseau d’une cinquantaine de personnes réunissant des proches politiques et familiaux, et placé ses membres à la tête des secteurs stratégiques : banque et finances ; combustible et énergie ; transport et infrastructures ; BTP ; complexe militaro-industriel ; métallurgie ; chimie ; sport et tourisme ; communication et médias.

Pour finir, le système économique mis en place par Poutine est original : un mélange d’étatisme, via le contrôle direct des secteurs stratégiques et l’intervention omniprésente de l’État dans toutes les décisions économiques, et de néolibéralisme, via la propriété privée des entreprises et la gestion, elle aussi privée, de nombreux secteurs, dont la libéralisation « à l’américaine » des secteurs de la santé et de l’éducation.

L’inertie des structures et des mentalités anciennes empêchent la modernisation du pays. Des recours aux coopérations étrangères furent initiés par Medvedev, qui débouchèrent notamment sur le projet de Skolkovo (localité à l’ouest de Moscou), sorte de Silicon Valley russe, centre de recherche et développement et parc technologique, lancé en 2009 et dédié aux télécoms, aux techniques biomédicales et d’information, aux énergies nouvelles et aux technologies nucléaires. Les Russes espèrent développer leurs compétences dans ces domaines avec de grandes firmes et laboratoires étrangers. D’autres régions optèrent pour la création  de technopoles : Kazan IT Park et Innopolis au Tatarstan, clusters scientifiques de Tomsk et Novosibirsk en Sibérie. Enfin, les TOR (territoires à développement accéléré) ont été créés  en décembre 2014 sur le modèle chinois vanté par la presse russe, en vue de rattraper une partie des retards structurels dont souffre le pays : des allègements fiscaux et douaniers sont censés attirer les investisseurs étrangers dans des domaines permettant de diversifier les exportations.

Les sanctions occidentales qui ont frappé la Russie après la crise ukrainienne eurent des effets profonds sur l’économie russe, mais elles n’eurent pas les conséquences catastrophiques escomptées : d’une part, les dirigeants russes ont été confortés dans leur stratégie d’autonomisation, même si la croissance s’en est trouvée affaiblie jusqu’à -3,8 % en 2015. L’agriculture a plus souffert de l’embargo, car, plus « mondialisée » que les autres secteurs, elle est plus dépendante des intrants. L’inflation et la baisse du rouble ne lui permettent plus d’acheter les produits venant de l’étranger dont elle a besoin : semences, produits chimiques, pièces détachées. D’autre part, la Russie a accentué ses actions visant à la diversification de ses productions nationales et eu massivement recours à des achats auprès d’autres fournisseurs, en premier lieu asiatiques.

La Russie se situait en 2013 au 6e ou 7e rang mondial en termes de PIB (entre l’Allemagne et le Brésil), mais au 51e rang pour le PIB par habitant.

La « rente » des matières premières, même en partie réservée à une poignée d’oligarques, assure les besoins du pays, mais ce secteur économiquement le plus florissant n’est pas moteur pour l’innovation car il n’en a guère besoin. L’innovation devrait être portée par d’autres secteurs de l’industrie et des services, et notamment par des PMI/PME, qui n’existent pas. A quoi s’ajoute l’inertie des structures décisionnelles et l’absence de vrais mécanismes de contrôle et de protection des entrepreneurs innovants  (Parlement, presse, ONG et opinion publique autonomes) qui entraîne une frilosité des investissements étrangers privant de nombreux secteurs de coopérations utiles et une fuite des cerveaux.

Pour Radvanyi et Laruelle, « c’est bien cet ensemble de défauts structurels au croisement des pratiques économiques et politiques qui définit cette “maladie russe” », caractérisée par la perte d’efficacité des décisions d’investissement et la mauvaise utilisation des énormes profits dégagés dans les périodes de croissance. En outre, le discours patriotique stigmatisant les « agents de l’étranger » freine là encore les investisseurs étrangers, mais aussi les entreprises russes qui craignent d’être placées sur des listes noires de citoyens suspects si elles collaborent avec l’étranger – comme aux pires époques du régime soviétique. Enfin, la réticence à intégrer des travailleurs migrants dont l’économie russe a pourtant besoin n’est pas pour assurer son bon développement.

Parmi les blocages structurels, il faut aussi compter la corruption, à tous les niveaux, qui constitue un frein à l’assainissement de l’économie russe.

Certaines aides de l’État ne parviennent pas aux entreprises au niveau régional, mais l’État, au lieu de supprimer les intermédiaires administratifs corrompus, met en place des réglementations dérogatoires. Les entreprises, petites ou grandes, se sont toutes vu confrontées au paiement d’une « commission » pour obtenir une autorisation ou éviter une amende démesurée lors d’un contrôle. Ikea Russie avait fait scandale en dénonçant les rétro-commissions exigées par les autorités moscovites pour obtenir un terrain, puis parvenir à le relier au réseau routier régional. En 2011, deux affaires retentissantes survenues à Moscou et à Krasnodar permirent que soient dénoncées dans la presse la façon dont les services du ministère de l’Intérieur rançonnaient systématiquement toutes les entreprises et commerces avec la complicité des administrations locales et des juges impliqués dans le partage des sommes extorquées.

Quant au citoyen, il peut être amené à payer un bakchich lors d’un banal contrôle routier ou pour obtenir un document administratif. Il existe même des endroits où des rétro-commissions sont exigées des familles lors du versement du « capital maternel », une allocation officielle attribuée pour toute naissance au-delà du deuxième enfant – environ 9200 euros utilisables à partir du troisième anniversaire de l’enfant et soumis à des dépenses particulières : éducation, épargne-retraite de la mère, matériel pour la construction ou la rénovation de l’habitat principal par ses propres moyens.

Boris Nemtsov, homme politique libéral, dénonça la corruption dans « Poutine, bilan » (2008) et « Poutine, corruption » (2011). Il fut assassiné en 2015.

Alexeï Navalny créa en 2010 RosPil, un site qui invitait les citoyens à faire état de la corruption dont ils avaient été les victimes. Il eut un succès certain dans certaines régions, mais le « lanceur d’alerte » et sa famille firent l’objet d’accusations criminelles en série de la part du pouvoir.

En 2017, Transparency International classe la Russie au 131e rang mondial sur 176 pour la corruption.

 

S’opposer au pouvoir en Russie ?

Samedi 20 janvier 2018 de 14h30 à 17h  – Bibliothèque de la Part-Dieu – Auditorium

Table ronde sur la contestation politique et civile en Russie, avec Françoise Daucé, chercheure et spécialiste de l’opposition russe, et deux invitées témoins, Julia Berezovskaia, journaliste et directrice de grani.ru, et Nadezda Kutepova, fondatrice de l’ONG Planète de l’espoir.

 

 

 

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