Lyon underground

- Modifié le 17/06/2016 par Pierre-Yves LANDRON

Depuis mars 2010, les usagers du tunnel de la Croix-Rousse sont témoins d'une agitation inhabituelle qui règne autour de ses deux embouchures. Des pelleteuses prennent d'assaut la colline, on achemine puis on dresse de curieux mats métalliques dans la roche découverte, et jour après jour se dessine contre la paroi l'arche circulaire d'un second tube distant du premier tunnel d'une vingtaine de mètres tout au plus. C'est que se précise enfin les premières esquisses d'un des ouvrages les plus importants du second mandat de l'actuel maire de Lyon : le percement d'un tunnel d'évacuation au tunnel de la Croix-Rousse, une véritable avenue creusée sous la deuxième colline de la capitale des Gaules... L'occasion d'aller faire un petit tour sous terre...

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Sommaire

1. Marcher sous la colline

- Un projet ingrat
- Sons et lumières
- En chantier…
- Archéologie préventive

2. Côté face : attention fragile

- Lugdunum : ville d’eau
- Lyon : la ruée vers l’eau
- Des souterrains aux oubliettes
- Deux mille ans de souterrains
- La sagesse des anciens
- Des quartiers à haut risque

3. Côté pile : rêve en sous-sol

- Indésirables visiteurs
- Collectionneurs de souterrains

21. Marcher sous la colline2

[actu]Un projet ingrat[actu]

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Aménagement lors de
la construction du
tunnel de la Croix-Rousse, 1952
Collection BML
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Tunnel de la Croix-Rousse, 1963
fonds photographique G. Vernard,
Collection BML

Ouvert en 1952, accusant un âge respectable de presque soixante ans, le tunnel de la Croix-Rousse, avec ses 1752 mètres de long et 50 000 véhicules circulant tous les jours sous ses voûtes, méritait bien une petite remise en forme. Depuis quelques années, il connaît des fermetures épisodiques dues aux défaillances de ses équipements : à la suite d’une panne de ventilateur, c’est une semaine complète de fermeture du tunnel qu’on imposa à ses usagers (à propos de ces usagers : pour l’essentiel les déplacements dans le tunnel sont des déplacements locaux ; le périphérique assume la plus grosse part des déplacements sur l’axe est-ouest de l’agglomération lyonnaise). Difficile de ne pas interpréter ces interventions régulières comme un rafistolage à la petite semaine. Des colmatages qui, en plus, finissent par coûter cher aux contribuables : 8,4 millions d’euros ont été investis par le Grand Lyon entre 2003 et 2008 pour ce type d’intervention.

Depuis l’incendie dans le tunnel du Mont Blanc il y a une dizaine d’années, les normes de sécurité de ce type d’équipement sont devenues drastiques ; il est notamment prévu de doter les tunnels autoroutiers d’un second tube d’évacuation en cas d’accident. La réfection du tunnel de la Croix-Rousse s’imposait donc comme « une des réalisations phares du mandat », selon les propres termes du maire actuel. Un projet ingrat, voire « un dossier difficile » pour Gérard Colomb : une telle réalisation ne pourra lui être « crédité » car « faire un tunnel supplémentaire n’intéresse pas grand monde, on préfère du clinquant ». Pourtant, cette réalisation est impérative « car c’est la sécurité des citoyens qui est en jeu » (à ce sujet le maire rappelle qu’ « on a que 7 à 8 mn avant que la voûte ne fonde » en cas d’accident).

En novembre 2007 le conseil de communauté du Grand Lyon entérine donc les points clefs du programme de rénovation du tunnel de la Croix-Rousse et le principe de la création d’un second tube. C’est le coup d’envoi d’un énorme chantier dont la réalisation va durer près de sept ans. Le maire de Lyon appréhende les répercussions qu’un tel projet pourrait avoir sur sa popularité : d’une part le coût financier – qui avoisine les 220 millions d’euros -, dont la pilule est d’autant plus difficile à avaler pour les lyonnais qu’elle ne se traduira pas par un ouvrage immédiatement valorisable en terme de bien-être et d’image, et d’autre part les inévitables nuisances occasionnées par un chantier de cette envergure : la fermeture du tunnel pendant 6 mois en 2013 soulèvera forcément le moment venu la contestation de ces usagers.

C’est donc avec appréhension que le Grand Lyon envisage le projet. Comment donner un peu de « clinquant » à un chantier de réfection coûteux et sources de nuisances ? Puisque la mise aux normes du tunnel implique le percement d’un second tube d’évacuation, pourquoi ne pas axer la communication sur ce nouvel ouvrage, à condition de le rendre assez excitant pour justifier un tel chantier aux yeux du public ? Des solutions envisagées, c’est naturellement vers l’aménagement de ce second tube – dit d’évacuation – en tunnel à part entière dévolu aux « déplacements doux » qu’on s’oriente – la nouvelle donne environnementale de cet équipement pourrait presque justifier à elle seule les inconvénients du projet auprès d’une opinion publique acquise au développement vert.

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L’intèrieur du futur tunnel de déplacement « doux »
© www.martyniak.fr

A quoi ressemblera ce second tunnel ? Long de 1750 mètres, ce tube d’une dizaine de mètre de diamètre sera segmenté tous les 150 mètres par onze « intertubes » de 20 mètres qui le relieront au tunnel principal et lui permettront d’en assurer l’évacuation en cas de catastrophe ; constitué de trois voies de circulation – une voie centrale, surélevée et réservée aux piétons (accessible aux personnes handicapées), et deux voies latérales consacrées respectivement aux vélos et aux bus. La traversée des deux kilomètres de tunnel demandera une demi-heure à un marcheur moyen ; de quoi susciter des montées d’angoisse même chez les moins enclins à la claustrophobie. Pour prévenir les effets anxiogènes du tunnel sur les usagers, les responsables du projet ont fait appel à Patrick Lemoine, médecin-psychiatre à la clinique psychiatrique Lyon-Lumière de Meyzieu : « Le futur tunnel consacré aux modes de transports doux aura une longueur de 1,7 km. Il sera un grand pas en avant pour le plan de déplacements urbains de la ville et permettra de gagner du temps, mais sa traversée durera une demi-heure pour un marcheur moyen, sans possibilité d’échappatoire ni même de vision sur un paysage extérieur. (…) Pour lutter contre l’image anxiogène du tunnel, j’ai insisté sur la nécessité de créer chez l’usager une impression de sécurité et de bien-être, ressentie dès les premiers mètres de l’ouvrage. » Comment ? Par la mise en scène tout au long du tunnel d’installations lumineuses à base de projection multimédia sur les parois du tube. Quant à ceux qui redouteraient que le tunnel affecte des allures de coupe-gorge une fois la nuit tombée, qu’ils se rassurent : un important dispositif de caméras de surveillance sera complété par des téléphones et boutons d’appel disséminé sur le parcours…

L’ancien tunnel, si il n’est l’objet d’aussi spectaculaire aménagement, va subir pour sa part un véritable ravalement : mise en place d’un système de drainage et d’étanchéité des venues d’eau, mais aussi d’assainissement, création de niches de sécurité et d’incendie mais aussi de quatre niches pour la mise en place ultérieure de radars de vitesse, installation d’un séparateur central délimitant les deux voies dans chaque sens, revêtement de chaussée de teinte claire. Les cinq puits de ventilation seront conservés mais il y aura un ajout de ventilateurs à la voûte du tunnel.
L’avenue Rhône-Saône mettra le parc de la Tête d’or à la portée des habitants du neuvième, et les quais de Saône, prochainement réaménagés, aux habitants du centre ville : en termes d’urbanisme, ce sont deux quartiers jusque là isolés qui s’ouvriront l’un à l’autre.

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La future entrée du tunnel côté Saône
© www.martyniak.fr

Côté Saône, les abords du tunnel vont être entièrement réaménagés : c’est d’abord la réalisation d’un mur de soutènement elliptique à flanc de colline entouré de végétation, qui s’intègrera harmonieusement au futur aménagement des berges. L’espace dégagé autour de cette entrée est prévu pour être ouvert et inviter les piétons à la circulation : on pourra traverser la chaussée en passant sur le mur de soutènement ; l’éclairage sera étudié pour concilier la nuit esthétisme et sécurité. Ce sera aussi l’occasion de réunifier le quartier : « Nous devrons trouver une solution pour raccommoder les deux quartiers, de part et d’autre de l’avenue Birmingham, ainsi que le haut de la Croix-Rousse avec le bas ». explique le maire du 4ème arrondissement de Lyon, Dominique Bolliet. « C’est un projet d’intérêt communautaire qui s’impose à nous. Ce quartier a été déstructuré à la construction du tunnel. On a même déplacé l’église. L’enjeu, c’est de recoudre. »


Démolition du local propreté - Tête Rhône 27/03/2010
De l’autre côté du tunnel, l’entrée sera plus épurée, plus discrète pour s’intégrer sans ostentation aux habitations qui la jouxtent ; le bâtiment construit à l’emplacement de la nouvelle sortie sera néanmoins détruit, et la place Chazette réaménagée, avec notamment un renouvellement complet de ses espaces verts.

Et à l’avenir ? Le tunnel pourraient accueillir une extension du réseau de tramway, un prolongement de la future ligne T4, qui relierait la Part-Dieu à la Duchère, voire Ecully et Champagne-au-Mont-d’Or. Mais cette perspective ne peut s’envisager que largement après la mise en service du nouveau tunnel.

[actu]Sons et lumières (mise à jour en décembre 2013)[actu]


Trois années se sont écoulées depuis les premiers coups de pioches – le creusement du nouveau tube à débuté en septembre 2010 -, lorsque le 5 décembre 2013, le tunnel mode doux permet aux premiers piétons de rejoindre le quai Joseph Gillet à partir du quai André Lassagne en ligne droite sous la colline.

S’il n’est pas inutile de revenir sur cette inauguration, c’est que l’ouvrage n’est pas anodin : avec ses 1763 mètres de long, il s’agit du tunnel « le plus long du monde pour les modes doux » (d’après Jean-Luc de Passano, vice président du Grand Lyon en charge des tunnels) : « C’est une première mondiale et nous serons, comme pour la fête des Lumières, bientôt imités » a même prédit Gérard Collomb le jour de son inauguration.


Localisation du tunnel – source : Wikipedia

Et de fait, c’est bien à une longue et inhabituelle ballade souterraine que nous convie ce tube de 10 mètres de large et 7 mètres de hauteur de voûte qui traverse de part en part la seconde colline de Lyon. Et le mot ballade n’est pas usurpé : compter une petite demi-heure de marche pour en venir à bout, ou une dizaine de minutes à vélo – le tunnel comporte en effet une piste cyclable dans les deux sens le long de la paroi, en plus de son trottoir pour les piétons, le tout séparé de la voie des bus par un remblai central (un bus traverse le tunnel toutes les 12 minutes environs).
Mais plus que le temps qu’il faudra au badaud qui s’y aventurerait pour parvenir au bout du tunnel, c’est ce que l’aventureux s’apprête à découvrir à l’intérieur qui vaudra à cette traversée d’être justement qualifiée de « ballade » : les concepteurs du tube ont en effet anticipé l’effet anxiogène que pouvait provoquer un enfermement sur une aussi longue distance, et ils ont eu l’idée de faire de cette traversée une véritable invitation au voyage. Deux ans de travail et plus de 80 infographistes ont été mis à contribution à cette fin, 72 puissants projecteurs dans une rampe au plafond projettent images en mouvements et jeux d’optiques, mélange complexe d’images de synthèse, d’archives et de prises de vue réelles : en ralentissant la perspective, le parcours semble moins long et la sortie plus proche.


…pour un résultat qui va bien au delà du simple artifice destiné à réconforter les usagers du tunnel : car la traversée est devenue une attraction en soi ; on vient découvrir la douzaine de trajets différents conçus pour se renouveler toutes les heures en week-end et toutes les deux heures en semaine afin ne pas lasser les visiteurs. On traverse ainsi une forêt vierge, on défile sur les fleuves de la ville, on suit les routes de la soie entre Lyon et la Chine, on admire la parade d’un cirque ambulant, on revit les premières projections du cinématographe des frères Lumière, etc. En tout douze segments de 150 mètres chacun axés autour d’une des douze thématiques sont diffusés le long du parcours. Le public ne s’y est pas trompé : le samedi qui suivait l’inauguration, 9000 personnes ont circulés dans le tube. « Avec le tube mode doux de la Croix-Rousse, ce sera la Fête des lumières tous les jours » plaisante le maire de Lyon lors de l’inauguration du tube.


Il ne croit pas si bien dire : le studio parisien responsable de la mise en lumière du tube n’est pas tout à fait étranger à la fête des Lumières puisqu’on lui doit la mémorable animation de la place des Terreaux en 2002 qui voyait l’Hôtel de Ville se fissurer puis tomber en morceaux ; mais ce n’est pas là son seul titre de gloire : Skertzò est surtout connu pour son habillage lumineux des cathédrales d’Amiens, de Reims, de Bauvais ou encore de Notre-Dame de Paris, pour la muséographie de Vulcania en Auvergne ou encore la mise en scène de l’inauguration du Stade de France en 1998. Né il y a 25 ans de la rencontre entre Hélène Richard, assistante de metteur en scène et Jean-Michel Quesne, scénographe de théâtre, le studio s’est spécialisé dans l’animation lumineuse, la projection, « ce vieil art très français ». « On travaille sur des images déformées, sur de l’anamorphose, sur le point de vue. Le jeu optique de l’anamorphose consiste à solliciter l’œil du passant. En fonction du point où vous vous situez, vous allez pouvoir reconstituer une figure ou bien avoir quelque chose de complètement abstrait. » explique Hélène Richard à propos de son travail sur le tunnel C’est ce principe de l’anamorphose qui donne au promeneur l’illusion d’être confronté à une vaste fresque lorsqu’il fait en réalité face à l’écrasante perspective en fuite du tunnel. En brouillant cette perspective l’illusion désamorce l’angoisse qu’elle pourrait susciter.

Dans l’expérience étrangement zen que constitue cette ballade souterraine, le design sonore n’est pas à négliger : l’ambiance musicale apaisante est l’œuvre de Louis Dandrel, directeur du studio d’architecture Diasonic et responsable de l’unité de design sonore de l’Ircam. Un artiste à qui l’on doit récemment la conception du Métaphone à Oignie, une salle de concert dont la particularité est d’être elle-même un instrument de musique, mais aussi, dans un autre registre, le jingle ultra-connu de la SNCF.


Ces animations lumineuses sont alimentées par de l’électricité 100% renouvelable fournie par la Compagnie Nationale du Rhône (CNR), dont le siège est situé sur les bords de Saône à proximité de la sortie du tunnel, et qui « signe » sa contribution sous la forme de trois éoliennes surplombant l’entrée du tube sur le quai Gillet. Ces éoliennes font parties d’un ensemble de douze créées par l’artiste Sébastien Lefèvre pour la fête des Lumière 2010 (les neuf autres sont aujourd’hui installées sur le port Edouard Herriot), une animation soutenue à l’époque par la Compagnie nationale du Rhône.
Pour le moment malheureusement, les ambitions écologiques du « tube de déplacement doux » se heurtent à un détail : la plupart des bus qui circulent dans le tunnel roule au diesel. Si quatre types de bus hybrides sont pour l’instant à l’essai, le passage progressif à l’électrique n’est qu’en projet.


Tout cela pourrait presque faire oublier la vocation première de ce second tube : permettre l’évacuation du tunnel automobile en cas d’incendie ; à ce titre, le dossier du projet a reçu l’aval de la Cnesor. Avec ses onze intertubes le reliant à ce tube d’évacuation, le tunnel autoroutier est donc conforme aux nouvelles normes de sécurité imposées à la suite de l’incendie du tunnel du Mont Blanc en 1999. Mais qu’en est-il des mesures de sécurité mises en place à l’intérieur de ce second tube « de secours » à l’attention des usagers qui le parcourent quotidiennement ? Au niveau de chacune des niches ouvrant sur les intertubes, une tous les 150 mètres, se trouvent des postes d’appel d’urgence côté voie de bus, et en face, côté piste cyclable des boutons d’appels.
Grace à un système de barrière automatique – réglée par une boucle au sol et un badge radio-fréquence – le débit de circulation des bus est contrôlé rigoureusement : un bus peut entrer dans le tube toute les dix minutes. La piste des bus est séparée de la plateforme des piétons et vélo par une glissière de sécurité, escamotable aux emplacements des intertubes en cas de problème.


Des caméras mobiles surveillent les activités à l’intérieur du tube : 22 au niveau des intertubes (une de chaque côté), 2 à chaque tête du tunnel et 1 dans le passage direction Croix Paquet. A ces caméras mobiles S’ajoutent 29 caméras fixes réparties tous les 75m le long du tunnel.
Le tunnel est desservi par un véhicule de maintenance et un véhicule de patrouille posté à l’entrée du tunnel de la Croix Rousse, utilisé également pour la surveillance des tunnels Vivier Merle et Brotteaux-Servient.
D’après le Grand Lyon, le tunnel est passé en commission de sécurité au titre d’un espace de voierie classique, et tout est aux normes : des accélérateurs en voûte permettent le contrôle de courant d’air avec deux carneaux de ventilation reliés au puits d’extraction du tube mode doux. « La capacité d’extraction des fumées est de 180m3/s par puits, soit dans le tunnel routier soit dans le tube mode doux » déclare Thomas Kavaj, chef de projet tunnels à la direction de la voierie du GL.
Le tunnel est particulièrement bien équipé contre le feu : les issues de secours qui ferment les onze intertubes sont protégées au niveau N2 (120 minutes sous la courbe hydrocarbure majorée) et les têtes de tunnel au niveau N3 (niveau N2 + 240 minutes sous la courbe iso), des colonnes sèches sont installées au niveau de chaque issue de secours et des poteaux incendie tous les 150 mètres. En cas d’incendie, des capteurs de températures installées au niveau des issues de secours relayés par un système innovant de câbles de détection thermique permettant une localisation très fine du foyer.
D’ailleurs, avant même son inauguration officielle du 5 décembre, le tunnel d’évacuation était déjà mis à l’épreuve ; au cours du mois de novembre 2013, le tunnel autoroutier, tout juste rouvert à la circulation depuis le 2 septembre, a dû être fermé durant toute une nuit en vue d’un exercice de sécurité : une simulation d’accident impliquant un bus de touristes anglais et une dizaine de véhicules légers se chargeait de tester le plan d’intervention du tunnel et d’observer le déroulement de l’évacuation en présence de victimes ne parlant pas un mot de la langue de Molière. Même l’ambassade de Grande Bretagne fut impliquée dans ce plan d’évacuation qui nécessita l’intervention de 70 pompiers et 35 véhicules, et de 40 personnels médicaux et leurs six véhicules.


L’investissement total de cette importante rénovation représente 282 millions d’euros pour les deux tunnels : le tube de déplacements mode doux ne s’élevant quant à lui qu’à environ 50 million d’euros de ce coût total. Il a coûté à peu près le double de ce qu’aurait coûté une simple galerie d’évacuation : on estime à 9% du coût total de rénovation le surcoût occasionné par l’aménagement de ce second tunnel pour permettre la circulation des piétons, vélos et bus, sachant que le dispositif d’animation et la conception visuelle et lumineuse s’élèvent à 4.5 millions d’euros.

[actu]En chantier…[actu]


Confortement du terrain côté Rhône - Juillet 2010
Pour un chantier de cette envergure, dont la durée va s’étaler du premier semestre 2010 au début de l’année 2014, aucune place n’est laissée à l’improvisation. C’est une infrastructure logistique de tout premier ordre qu’il a fallu déployer : le groupement lauréat du projet s’est organisé en sous-groupement d’entreprises afin d’en couvrir tous les aspects, et ce ne sont pas moins d’une demi douzaine de corps de métier qui sont mis à contribution de la sorte (génie civil, voierie, équipements, conception, architecture,… ) sous l’égide du mandataire Dodin Campenon Bernard (Groupe VINCI).
Dans un premier temps, par exemple, la société d’ingénierie Setec a été chargée de la conception de l’ouvrage, phase fondamentale du projet : il faut en effet établir précisément les travaux à réaliser, justifier les hypothèses prises, essayer d’appréhender l’ensemble des paramètres pour ne laisser aucune place à l’imprévu. Cette société d’ingénierie est constituée de plusieurs entités spécialisées qui lui permettent d’embrasser les multiples problématiques soulevées par cet ambitieux chantier : Setec ALS (aménagements linéaires et structures), spécialisée dans le génie civil, la voirie et les réseaux divers, et mandataire du sous-groupement ; Setec TPI (travaux publics et industriels), en charge des équipements électromécaniques comme les conduites d’incendie ou la ventilation ; et Setec ITS (systèmes intelligents de transport), spécialisée dans les équipements et systèmes de transport. En plus de son engagement sur le projet de la Croix-Rousse, cette dernière entité s’occupera de la mise en place du système d’information des tunnels du Grand Lyon, chargée d’assurer la sécurité sur un certains nombres d’ouvrages souterrains lyonnais (y compris les tunnels du boulevard périphérique nord de Lyon). Mais on verra intervenir sur le projet pas moins de sept autres sociétés : Spie Batignolles, Chantiers modernes Rhône-Alpes, Cegelec, GTIE Transport, etc.

La rentrée 2010 annonce le début du percement du tunnel côté Saône. Mais les travaux ont effectivement débuté en mars de la même année, et depuis le milieu de l’été, l’aspect du futur tunnel se concrétise : l’arche se dessine sur la paroi de béton projeté. Avant cela, les riverains ont pu assister à la consolidation du mur des Fantasques, qui surplombe l’entrée du tunnel côté Rhône, par des clous d’ancrage, la construction de murs de soutènement et la démolition d’un bâtiment de stockage du Grand Lyon à l’emplacement de la sortie du tube.
Boîte d'entrée en terre côté Saône - uillet 2010
Le gros des travaux a consisté surtout pour l’instant à la mise en place des « boîtes d’entrée en terre » : constituées de deux parois verticales de chacune 25 pieux en béton dont la taille varie de 12 à 20 mètres, dressés les uns contre les autres sur une longueur de 25 mètres environ, d’une voûte en poutrelles renforcée de béton, elles amorcent chacune de leur côté les extrémités du tunnel, et devrait « garantir la sécurité des hommes qui vont travailler au creusement, et la stabilité des bâtiments environnants ». Si en premier lieu, ce sont des fraises mécaniques qui vont amorcer le forage, les tirs des artificiers n’interviendront que plusieurs mètres en profondeur. Le mode de percement retenu, en effet, consistera à détruire la roche par le biais de micros explosifs disséminés sur le pourtour du tube. Les charges sont très faibles et ne permettent à chaque tir qu’une avancée de deux ou trois mètres, à raison de deux tirs par jours en moyenne, ceci afin d’éviter que le tunnel actuel ne souffre trop, et pour limiter les nuisances sonores. Le vice-président du Grand Lyon chargé des grandes infrastructures, Jean-Luc da Passano, explique les raisons du choix des micros explosifs plutôt que celui d’un tunnelier : « Mettre en œuvre un tunnelier implique beaucoup de place à l’extérieur : une centaine de mètres pour le positionner à l’entrée et idem pour le réceptionner à la sortie. Et puis, pour 1 800 mètres de long, c’était à peine rentable, cela ne relevait pas d’une bonne gestion financière. Enfin, la nature des roches ne nous l’indiquait pas trop : avec un tunnelier, on travaille à l’aveugle, ce qui peut provoquer des poches parfois.
Avec l’explosif, on peut colmater les trous éventuels au fur et à mesure, afin d’éviter le moindre éboulement. » L’évacuation des gravas se fera côté Rhône par camions, le fleuve n’étant pas navigable, alors que de l’autre côte ce sont des péniches stationnées le long de la rive droite au niveau du pont Koenig qui s’en chargeront, les camions assurant la rotation entre le chantier et le fleuve.


Confortement du terrain côté Rhône - Juillet 2010
« Mais le défi a tendance à se déplacer vers l’intégration du chantier dans un cadre urbain sensible : comment creuser un tunnel en excavation traditionnelle associant explosifs et forages, en limitant au maximum les risques et les nuisances vis-à-vis du tissu urbain existant ? La Croix-Rousse nous a amenés à une réflexion poussée sur la maîtrise du bruit, des émissions de poussières, la qualité de l’air ou de l’eau qui seront rejetés par le chantier, sans oublier la modification des cheminements habituels, le tout en concertation avec les riverains » assure Jean-Paul Galland, directeur du projet chez VINCI. C’est en effet un des gros enjeux du projet : le chantier se déroulant en zone urbaine, les nuisances pour les riverains sont inévitables ; il était indispensable de les limiter au maximum. « L’objectif était de faire en sorte que tant au niveau bruit, poussière ou pollution, tout soit étudié afin que le chantier gêne le moins, explique Gérard Collomb. Mais nous devons le faire et il y en a pour quelques années de travaux ».

Le bruit tout d’abord : des capteurs ont été installé aux alentours du chantier pour s’assurer que le bruit occasionné reste en deçà des normes ; en cas de dépassement des dispositifs anti-bruits seront mis en place, comme le mur de protection déjà érigé le long de l’avenue Birmingham. De la même façon, un suivi régulier de la qualité de l’air sera effectué. Pour réduire les émissions de gaz, la vitesse des camions a été limitée dans l’enceinte du chantier. Les eaux évacuées devraient être traitées pour en éliminer les particules fines, les produits polluants stockés dans des bacs de rétention, et les déchets systématiquement triés à la sortie du chantier.

Des associations de riverains se sont rapidement constituées à l’annonce du projet pour « veiller au grain », entendre : « obtenir le plus d’informations possibles sur les risques générés par le creusement du second tunnel et pour exiger, du Grand Lyon, les garanties que ces risques seront limités au maximum et que les victimes seront facilement et rapidement secourues et indemnisées en cas de nécessité ». Il faut dire qu’au début les Croix-Roussiens concernés par les travaux regrettaient le manque d’informations relatives à l’implantation du chantier, estimant « n’avoir été tenu au courant que par le biais de la presse ». Du côté des institutions responsables du chantier on avouait « avoir été sollicité de nombreuses fois par des riverains qui n’étaient pas au courant des travaux », estimant « à 50 % la proportion de gens mal informés ». Bien conscient du problème, le Grand Lyon a fait un effort tout particulier pour impliquer davantage les habitants. A l’heure où le percement du tunnel va débuter, sort le 3ème numéro du bulletin d’information du projet, Tunnel Croix-Rousse, d’une rive à l’autre , qui tiendra au fil des mois le compte rendu du déroulement du chantier.
Réunion Publique d'Information - 24 mars 2010
En mars dernier, c’est le président du Grand Lyon, Gérard Collomb lui-même qui inaugurait la première réunion publique organisée depuis que le début des travaux, devant plus de quatre cents riverains venus là pour s’informer. Et puis, surtout, on n’hésite pas à faire de la politique de proximité : pour la rentrée scolaire, une personne-trafic a été recrutée afin d’assurer la circulation des enfants devant l’école de la rue des Entrepôts à proximité du chantier, et sitôt les travaux terminés la place Chazette sera entièrement végétalisée : une centaine d’arbres plantés aux abords de la nouvelle sortie pour remplacer les quelques uns qui ont été déracinée à cause du chantier.


Informations

  • [*Sites internet*] :
    [(
    www.tunnelcroixrousse.fr
    www.grandlyon.comwww.infotrafic.grandlyon.com
    )]
  • [*Mail*] : communication@tunnelcroixrousse.fr
  • [*Lettres/Journaux*] : des lettres et journaux trimestriels seront édités et distribués dans les boîtes aux lettres des riverains des 1er, 4e et 9e arrondissements. Le premier est paru en mars 2010.
  • [*Panneaux/Expositions*] : les informations seront affichées en temps réel sur les panneaux lumineux et des expositions seront mises en place, notamment au local Serin, côté Saône, dédié à la communication sur le chantier.
  • [*Alertes SMS*] : sur abonnement, une boîte électronique et des alertes SMS préviendront ceux qui le souhaitent des fermetures temporaires du tunnel. Mise en place à l’automne.

Et s’il faut bien rassurer les riverains, les quatre années qui s’annoncent risquent d’être surtout pénibles pour les usagers du tunnel existant. Si ceux-ci se sont accoutumés aux fermetures intempestives ces dernières années, les choses vont empirer le temps des travaux : « Dans le planning, je pense que deux périodes s’annoncent très délicates. D’abord, entre octobre 2010 et juin 2012, pendant les tirs, car on fermera le tunnel pendant une heure chaque fois. Ensuite, entre avril 2013 et octobre/novembre 2013, je pense que ce sera la période la plus noire. Il s’agit de refaire tous les réseaux et surtout désamianter entièrement le tube existant. Nous avons retenu la solution de tout fermer pendant six mois et demi. » explique Jean-Luc da Passano. On comprend en quoi ce grand chantier du second mandat de Gérard Collomb est plus délicat à vendre à ses concitoyens que celui du futur aménagement des berges de Saône par exemple.

Calendrier des travaux

De septembre 2010 à juin 2012 Percement du nouveau tube au moyen de tirs d’explosifs. Fermetures temporaires du tunnel existant de jour.
De juin 2012 à avril 2013 Fin de la réalisation du nouveau tube sans fermeture du tunnel routier.
D’avril 2013 à octobre/novembre 2013 Rénovation du tunnel routier avec fermeture totale des deux tubes.
De septembre 2013 à janvier 2014 Aménagements définitifs, place Chazette, enrobé du nouveau tube, etc.
Mars 2014 Mise en service des deux tunnels

[actu]Archéologie préventive[actu]

La conséquence la plus inattendue de ce gigantesque chantier, il faut peut-être aller la chercher dans les conclusions d’une étude commandée aux services archéologiques de la Ville. Le 12 octobre 2009 sont ainsi dévoilées au public rassemblé dans les salons de l’Hôtel de Ville les conclusions de ce rapport qui s’intéressait à un réseau de souterrains sur lequel le tracé du second tube pourrait empiéter. C’est une grande première : les « cataphiles », amoureux des tunnels, catacombes et autres puits, espéraient depuis des années une prise de position « officielle » par la Ville de Lyon sur ce patrimoine souterrain lyonnais. Beaucoup regrettaient qu’aucune étude sérieuse n’ait jusqu’alors été entreprise pour comprendre, recoller les morceaux de l’histoire : « On compte seulement trois livres sur les souterrains. Ce patrimoine n’est pas du tout mis en valeur », expliquent ces passionnés. Au contraire, disent-ils, la sécurisation des lieux a souvent été le prétexte de négligence face à certaines découvertes – on se souviendra par exemple de la mise à jour d’ossements dans un tunnel, vestiges archéologiques qui furent aussitôt ensevelis sous une chape de béton sans qu’aucune analyse n’ait été entreprise sur ces dépouilles.

La pétition qui circule sur internet depuis 2007, recueillant plus de trois mille signatures de lyonnais sensibles à la préservation de ce patrimoine, n’est sans doute pas étrangère à ce revirement de la part des autorités. La polémique déclenchée par le percement du tunnel de la Crois-Rousse sur l’emplacement d’un tronçon du réseau le plus emblématique aux yeux de ces cataphiles, les arêtes de poissons, a le mérite d’avoir rendu possible le dialogue entre la Ville et ces amateurs de spéléologie urbaine, devenu par la force des choses des spécialistes du sous-sol lyonnais, et principaux défenseurs de ces souterrains. Ces derniers demandaient alors la mise en œuvre d’une étude sérieuse de ce réseau, la préservation de l’essentiel de sa structure (conscients qu’il faut bien parfois sacrifier à la modernité les vestiges du passé, ils admettaient qu’une partie du réseau pût être détruit, et proposaient la fermeture de 4 des 34 galeries en arêtes – finalement deux galeries seulement seront partiellement affectées par les travaux), une réflexion autour de son ouverture au public, voire même son classement à l’UNESCO comme patrimoine de l’humanité.

Gilles Buna, Adjoint au maire de Lyon délégué à l’Urbanisme, se montre rassurant au sujet des dégâts occasionnés par les travaux de percement du tunnel : « 75 mètres sur le 1,5 kilomètres de galeries, seront condamnés, mais il s’agit de parties bétonnées. La nécessité de préserver le réseau est bien prise en compte, de même que la volonté de ne pas l’endommager par des effets collatéraux. C’est dans le cahier des charges. Le Grand Lyon est tout à fait disposé à cela conformément aux propositions faites par le conteur de rues Jean-Luc Chavent, parmi les plus anciens à s’en préoccuper. » Les deux conduis affectés pourraient même être en partie mises en lumière à l’intérieur du futur tunnel de la Croix Rousse « pour donner un élément d’animation dans la monotonie du parcours ».

La Ville fait donc preuve d’une bonne volonté louable, montrant là qu’elle reconnait la valeur patrimoniale de son exceptionnel sous-sol : il semble même acquis que le projet d’ouverture au public de ces souterrains puisse enfin voir le jour, même si, il faut l’avouer, l’accès à ses souterrains soulèvent beaucoup de problèmes : « Des dédales à s’égarer, des puits jusqu’à 80 mètres de profondeur, des dénivelés à n’en plus finir, l’eau omniprésente et parfois le manque d’air, mieux vaut être spécialiste pour oser pénétrer ces étranges cavités. » Jean-Luc Chavent, qui porte ce projet depuis plus de 15 ans se montre résolument optimiste : « J’ai obtenu de Gérard Collomb, le maire, de pouvoir emmener du public dans les « arêtes de poisson », une section du réseau des Fantasques, à partir de 2014. » C’est aussi l’avis de l’OCRA (Organisation pour la Connaissance et la Restauration d’Au-dessous-terre), ainsi que l’explique Emmanuel Bery, son président : « On n’a pas le droit de priver les Lyonnais d’avoir accès à leurs souterrains, d’autant qu’il y a une réelle faisabilité. Les galeries sont larges, hautes, tout à fait praticables ». La proposition semble faire consensus, d’autant qu’il est facile de profiter de l’aménagement du futur tube pour tirer quelques fils électriques en direction des « arêtes de poisson », prévoir une sortie de secours côté voie cyclable dans ce tunnel à venir ; bref, il ne faudrait guère plus de 60 000 euros pour rendre ce réseau visitable, estime Chavent. Gilles Buna n’est pas hostile à cette idée : « Personnellement j’y suis favorable. Le moment est venu d’étudier les conditions de mise en sécurité, et peut-être d’éclairage partiel des arêtes de poisson. D’appréhender aussi les conditions financières en termes de coût et d’apport s’il y a un développement touristique. En même temps, rien n’est décidé. Sera-ce pour un large public ou un public de spécialistes ? Nous avons jusqu’à 2013, date de la fin des travaux du tube modes doux pour y réfléchir. »

Reste que le classement de ces galeries au patrimoine mondial de l’humanité n’est pour le moment pas envisagé : « Elles ne sont pas menacées car elles sont utiles. Elles confortent le sous-sol et sont indispensables au drainage des eaux », explique Olivier Mecheri, responsable de l’unité grand travaux et galeries de la direction des eaux du Grand Lyon. Il n’y a donc pas lieu de demander un classement historique en vue de protéger ces galeries car « fou serait celui qui voudrait détruire ces balmes » indique Gilles Buna.

Pendant longtemps, l’existence du réseau des arêtes de poissons (ou réseau des fantasques) est demeuré un mystère : aucune archive ne les mentionnait, et leur structure très singulière laissait place aux spéculations les plus folles.

Le diagnostic réalisé par E. Bernot, C. Ducourthial pourrait enfin lever un pan du voile. Première observation : l’étendue du réseau dit des arêtes de poissons est plus importante qu’on ne le pensait jusqu’alors. Gilles Buna : « Incontestablement, les fouilles menées permettent d’appréhender un réseau complexe et plus étendu qu’on ne le pensait, permettent aussi de le dater du XVIe siècle. Enfin, et ce n’est pas le moins excitant pour l’imaginaire, on est en mesure de lui donner une fonction à partir de cette citadelle construite pour surveiller les Lyonnais. Ces galeries servaient de refuge et d’accès pour les militaires, de dépôt de munitions légères et de manière discrète, offraient la possibilité de se déplacer. Ceci jusqu’en 1585, lorsque la ville obtient du pouvoir royal, qu’on détruise cette menace. »

La construction des galeries est amplement détaillée par le rapport : « Toutes ces galeries sont à l’origine maçonnées et présentent une homogénéité de construction absolue, tant dans leurs gabarits que dans les matériaux mis en œuvre ; seules les hauteurs peuvent varier d’une arête à l’autre. A l’exception de quelques grès provenant du substrat local, les maçonneries sont composées de calcaire finement cristallin de couleur beigeâtre à rosâtre (calcaire de l’Aalénien). Les finitions apportées aux galeries ainsi qu’aux puits sont similaires d’un bout à l’autre du réseau. Ainsi, les joints beurrés de leurs parois ont systématiquement été soulignés à la pointe de la truelle et un mortier de finition a été appliqué à la jonction des parois et des retombées de voûte. Ce travail semble avoir été en partie réalisé par des enfants comme en témoignent plusieurs empreintes de mains et de très nombreuses traces de doigts, formant parfois des dessins, laissées dans le mortier frais. Enfin, le sol des galeries est formé d’un radier en hérisson recouvert d’une chape de mortier de bonne tenue. Le radier empêche la formation de poches d’eau à la base des murs ; il en garantit ainsi la bonne conservation dans le temps. La chape et le hérisson permettent de stabiliser les parois des galeries qui ne sont généralement pas fondées plus profondément que la base des radiers ».
De ces quelques observations une hypothèse émerge : « L’homogénéité de la maçonnerie comme l’absence de trace de reprise montrent que le réseau en arêtes de poisson forme un ensemble architectural cohérent qui, de la rive du Rhône au plateau de la Croix-Rousse, relève d’une seule et même campagne de construction. Dans l’état actuel de la recherche, tous les éléments concordent pour faire du réseau en arêtes de poisson un accessoire de la citadelle royale de Lyon (citadelle Saint-Sébastien), construite en 1564 sur la plateau de la Croix-Rousse, sur l’ordre de Charles IX et démantelée à la demande et au frais de la Ville en 1585. (…) Cette galerie de circulation a deux fonctions : permettre d’accéder à la forteresse à l’insu de la population lyonnaise contre laquelle elle est tournée, d’une part, et desservir de l’autre, par l’intermédiaire de puits, les deux zones de stockage qui se développent à un niveau supérieur : les arêtes de poisson (stricto sensu) et les salles de la partie nord du réseau. Chacun de ces entrepôts souterrains est en outre desservi par une galerie qui lui est propre ».
Hypothèse confirmé par la découverte dans les archives de la ville de Turin d’un plan d’espion qui donne le tracé d’une citadelle construite en 1564 par le roi Charles IX (fils de Catherine de Médicis) sur lequel on retrouve le tracé des galeries mises à jour.
« C’est l’hypothèse la plus vraisemblable et la plus séduisante que nous avons retenue après un jeu de déduction », explique Cyril Ducourthial, co-responsable de l’étude.
Emmanuel Bernot, archéologue et co-auteur du rapport, quant à lui s’enthousiasme : « On ne connaît aucun autre exemple d’un souterrain de cette ampleur en France et à l’étranger ». Un patrimoine exceptionnel donc, sur lequel le chantier sous la colline pourrait enfin attirer l’attention des lyonnais.

22. Côté face : attention fragile2

[actu]Lugdunum : ville d’eau[actu]

Leur position dominante sur les marais alentours a toujours conféré aux deux collines lyonnaises un statut stratégique particulier. Très tôt, Fourvière fut investie par les romains, et d’un camp de ravitaillement lors de la guerre des Gaules sous Jules César, la colline devint rapidement le berceau de la Lugdunum antique, capitale administrative et religieuse des trois Gaules (Lyonnaise, Aquitaine, Belgique). La ville connut un phénoménale essor à peu près à l’époque où l’empereur Claude, qui y naquit en l’an dix avant Jésus Christ, accorda aux habitants de Lyon les privilèges de la citoyenneté romaine, sous la forme des fameuses Tables Claudiennes, exposées au Musée Gallo-romain de Fourvière.

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Théâtre antique Fourvière

Située au carrefour commercial de l’Europe, Lugdunum devint une ville gallo-romaine commerçante qui bénéficia du savoir-faire romain en matière d’urbanisme. Car si la situation géographique de la cité était idéale, sa situation géologique l’était beaucoup moins. La composition géologique de la colline de Fourvière, en effet, la rend particulièrement fragile à l’infiltration des eaux. Composé en surface de sables et de graviers glaciaires, son sol laisse s’infiltrer les eaux de pluie, retenues en profondeur par une couche imperméable d’argile verte. Une partie de cette eau s’écoule naturellement sur les flancs de la colline, sous la forme de sources claires. Les Gaulois avaient trouvé contre ces flancs hospitaliers un havre prospère. Mais dès lors qu’une cité de la taille de Lugdunum s’y était établie, les habitants de la colline ne pouvaient plus ignorer le problème de drainage de ses eaux souterraines : heureusement, Lyon bénéficia de l’expertise inégalée des romains sous la forme d’un double réseau aquifère : une série d’aqueducs et de réservoirs souterrains qui permettaient d’approvisionner la ville en eau, tandis qu’un second réseau de galeries souterraines servait au contraire à évacuer l’eau infiltrée dans le sol poreux de la colline. Ces ouvrages deux fois millénaires suscitent encore l’admiration des techniciens aujourd’hui chargés de consolider les cavités qui grèvent le sous-sol des deux collines ; généralement, ces galeries sont celles qui posent le moins de problèmes de consolidation, certaines portions pouvant même être conservées en l’état. Le percement de ces galeries nécessitait pour les plus longues de les faire avancer de puits en puits par lesquels on pouvait évacuer les déblais durant les travaux, et qui plus tard serviraient de regard pour l’entretien de ces galeries. Le réseau ainsi constitué pouvait donc être relativement complexe. On reconnait les galeries de drainage romaines à leur gabarit, généralement 1,80 m de haut pour 1,20 m de large, et leur maçonnerie soignée.

[actu]la ruée vers l’eau[actu]

Après quelques siècles d’abandon, la Ville se concentrant sur les bords de Saône entre Saint-Georges et Saint-Jean, les lyonnais réinvestissent les collines, Fourvière et la Croix-Rousse, et conquièrent la Presqu’île.

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Puits, 11 rue Lainerie, 5e, 1900
Collection BML

Avec une population grandissante, le problème de l’approvisionnement en eau potable se pose à nouveau, mais, sans véritable vision urbanistique : chacun creuse son puits. Sur la Presque-île, une fois les lônes asséchés, il suffit de creuser les alluvions pour trouver de l’eau potable. Sur les collines, quand on ne rencontre pas immédiatement la nappe, on entame le forage d’une galerie horizontale au fond du puits. Souvent le terrain ne permet pas de creuser des galeries rectilignes, et il n’est pas rare qu’on débouche par hasard – quand ce n’est pas délibéré – sur un puits creusé par son voisin. On peut aussi creuser directement un tunnel sur le flanc des collines, et capter une source. Bref, les puits privés constellent le sous-sol lyonnais d’un enchevêtrement anarchique de petits réseaux de galeries fermées, dont il n’existe aucune trace consignée, sinon, rarement, sous la forme des minutes rédigées à l’occasion d’un procès pour détournement de source.

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Lugdunum (détail),
par Simon Maupin, 1625
© Inventaire de Lyon

S’y ajoutent les galeries souterraines, de plus grande envergure, des nombreux couvents installés sur la colline. On prête au couvent des Colinettes, fondé sur la Balme Saint-Clair en 1665 grâce à la générosité de la marquise de Coligny, la réalisation d’une partie du fameux réseau des Fantasques. La construction d’un aqueduc souterrain a été consigné dans un rapport d’activité du couvent daté de 1761. On en a même conservé un plan : un conduit tortueux et de petite taille conduisait l’eau dans un réservoir près du mur d’enceinte (situé au niveau de la rue des Fantasques) en passant sous les fondations du mur extérieur (rue Magneval et Adamoli).

Bien avant qu’on ne mette à jour le théâtre Odéon au sommet de la colline de Fourvière, l’ordre religieux des Visitandines du couvent de l’Antiquaille, avait déterré un trésor insoupçonné de l’architecture antique : un aqueduc souterrain, ouvrage fort utile à un endroit où l’eau était rare. Au cours des années 1770, les religieuses font effectuer des travaux de rénovation, construisant des réservoirs afin de clarifier l’eau recueillie de différentes sources, creusant des puits et une voûte souterraine de dimensions considérables.

C’est aux militaires qu’on attribue l’origine des fameuses « arêtes de poisson », une série de galeries du réseau des Fantasques disposées de part et d’autre d’une travée centrale à l’image… d’une arête de poisson.

[actu]Des souterrains aux oubliettes[actu]

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Lyon, vue du côteau de Fourvière, XIXe s
Appian Adolphe,
Collection BML

Jusqu’au XIXe siècle, l’existence de ces galeries est connue ; on en réhabilite même certaines laissées à l’abandon pour les réutiliser. Mais la distribution de l’eau s’organise petit à petit. C’est d’abord la construction de pompes sur les fleuves, dont celle de la Société de Gaz de Lyon conçue par Dardelle et destinée à approvisionner la Croix-Rousse dès 1850, puis, à partir de 1892, le percement du canal de Jonage, gigantesque ouvrage hydroélectrique, qu’on compara, à l’époque, au canal de Suez, et qui allait révolutionner le rapport des Lyonnais à l’eau. Pour autant, les Lyonnais n’ont pas renoncé à puiser l’eau directement sous leurs pieds. C’est d’ailleurs à l’utilisation de ces puits que les rapports de l’époque attribuent les épidémies de choléra qui ponctueront la deuxième moitié du XIXe siècle. Victor Augagneur, maire de Lyon en 1900, rendra obligatoire l’utilisation de l’eau fournie par les captages de Saint-Clair pour éviter les épidémies. Le destin de ces galeries est scellée : désormais inutiles, elles vont disparaître du quotidien des Lyonnais, pour reprendre place presque un siècle plus tard dans leur imaginaire collectif.

[actu]Deux mille ans de souterrains[actu]

A la fin du XXe siècle que reste-t-il de ce réseau souterrain ? Un sous-sol grevé de petites galeries, regroupées en réseaux fermés, rarement très longs. Creusées au cours de plus de deux mille ans d’histoire, ces galeries sont surtout remarquables par leur variété, et l’impression qu’elles donnent d’être le fruit de mille tentatives inabouties de construire le labyrinthe idéal qu’elles sont dans l’imaginaire populaire.

Charles Veillard, géomètre expert auteur d’une notice sur La ville de Lyon souterraine, classe ces galeries en quatre grandes catégories en fonction de l’entretien qu’elles nécessitent : les galeries creusées à même la terre (voire la pierre : c’est le cas de la galerie qui alimentait le couvent des Chartreux au XVIIIe creusé à la poudre dans le granit), sans maçonnerie, sont les plus nombreuses, et aussi les plus dangereuses, puisque très instables. Les réseaux constitués de petits systèmes d’écoulement des eaux, comme des tuyauteries ou de petites galeries, pas forcément destinés à être enterrés à l’origine, présentent un autre danger : celui de contrarier l’équilibre hydrographique du sous sol ; même si d’une certaine façon elles participent de cet équilibre, leur fragilité devient du coup une menace. Les galeries maçonnées, si elles sont parfois en mauvais état, présentent nettement moins de risque que les conduits creusés dans la terre, mais il est rare de trouver de longues sections ainsi maçonnées : la plupart du temps, un réseau passe d’un couloir renforcé à un tunnel creusé en pleine terre. Enfin, les réseaux de canalisation romains ont défié les siècles, et ils ne nécessitent souvent que des travaux de consolidation mineurs.

Si, dès la fin du XIXe, on commence à prendre conscience du danger potentiel que représentent ces galeries (le quartier de Saint Bernard sur la Croix-Rousse connait ses premiers « tremblements d’immeubles » en 1891), il faudra la catastrophe de 1930 pour que soient réellement prises des mesures de prévention contre leur affaissement.

[actu]La sagesse des anciens[actu]

En 1930, on a cessé de creuser des puits. Un compte rendu daté du 12 mai 1925 avait mis en garde la Mairie sur la fragilité de certains terrains sur Fourvière, indiquant qu’ « il existe au flanc de la colline une zone de fissures manifestée par des éboulements souterrains et des lézardes… », une situation due à « l’existence d’un véritable réseau de galeries souterraines. » Le 6 novembre, un cantonnier en tournée remarque d’inhabituelles fissures suintantes sur un mur de soutènement qui borde la montée du Chemin-Neuf, juste au-dessous de l’hôpital de l’Antiquaille. Il signale l’anomalie. Toute la semaine, loin de se tarir, l’écoulement semble redoubler d’intensité, et le 12 novembre, les services de la Ville interdisent la circulation aux poids-lourds sur la montée du Chemin-Neuf.

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Lyon Saint-Jean, 1930
Collection BML

La nuit même, à une heure du matin, le mur de soutènement, sous la poussée des eaux infiltrées dans le sous-sol du jardin des Chazeaux, finit par céder. Une coulée de terre et de rocs s’abat contre l’immeuble du numéro 5 de la montée du Chemin-Neuf. Les pompiers ne tardent pas à arriver. La montée est obstruée, mais les dégâts matériels paraissent limités à cet immeuble. Les pompiers s’affairent pour tirer les blessées des gravas, tandis qu’une masse énorme se détache à nouveau du flanc à nu de Fourvière. Sur quatre cent mètres, la nouvelle coulée va tout balayer. Les immeubles sont tranchés en deux à l’endroit tracé par le lit de la rivière de boue. On compte 39 victimes dont 19 sapeurs pompiers (20 % de l’effectif de l’époque), et quatre gardiens de la paix.

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Lyon Saint-Jean, 1930
Collection BML

La Ville souhaite alors engager de grandes mesures préventives, et, donc, de comprendre les raisons du glissement de terrain. Les soupçons de l’ingénieur qui, en 1925, avait appelé à se pencher sur l’état du sous-sol des collines, se voient confirmés dans une note remise au Maire de Lyon en 1952 : « La catastrophe de Fourvière avait été provoquée par l’affouillement de la colline dû à des infiltrations d’eau. Une étude entreprise par des experts permit de déceler la présence de plusieurs nappes aquifères et de galeries très anciennes, la plupart effondrées. » En fait, avec le développement du réseau public de distribution d’eau, les habitants de Fourvière ont peu à peu abandonné l’usage de leurs puits. Ceux-ci ont cessé d’être entretenus, se sont obstrués, bouleversant l’équilibre aquifère du sous-sol de Fourvière : en permettant l’évacuation de l’eau avant qu’elle ne s’accumule sur la couche argileuse, les galeries agissaient comme des soupapes de sécurité.

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Lyon Saint—Clair, 1932
Collection BML

Même si dans ce cas, les galeries ne sont pas directement responsables de l’affaissement du terrain, les études vont révéler leur prolifération sous les deux collines et les tirer de l’oubli. Une commission chargée de la surveillance des immeubles est constituée, la Commission des Balmes (par « balmes » on désigne à Lyon les côteaux, pentes ou talus). Ses prérogatives vont évoluer, d’abord en 1951, où son rôle se voit élargi à la surveillance des terrains, puis, surtout, en 1977, où elle prend la forme qu’on lui connait de nos jours : « Cette Commission aura pour mission de rechercher si les immeubles ou les terrains signalés présentent des signes de danger nécessitant l’application de mesures de sécurité, notamment l’évacuation des lieux. Elle pourra proposer toutes les mesures particulières ou générales susceptibles de prévenir les accidents. »

Constituée d’experts en géotechnique et en géologie (et aujourd’hui de spécialistes du Service des Galeries du Grand Lyon, d’ingénieur et de techniciens du Service des Balmes de la Ville de Lyon), cette commission n’a cependant qu’un rôle purement consultatif, en particulier, de nos jours, dans le cas d’octroi de permis de construire.

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Risques géologiques
© Lyon Figaro

Elle va cependant, à partir de 1977, notamment à la suite de l’effondrement d’un immeuble au niveau du 14bis cours d’Herbouville (qui fera trois victimes), engager un ambitieux travail de prospection des risques géologiques liés au sous-sol lyonnais. Cette étude aboutira au classement en zones à risque géotechniques et à l’application d’une réglementation municipale sous la forme d’un arrêté du maire en date du 16 mars 1999. La Ville organise la surveillance active de ces zones à risque : régulièrement une équipe de spécialistes les sillonne, à l’affut de la moindre fissure suspecte sur la façade d’un immeuble, du moindre affaissement de chaussée. Si une lézarde importante est constatée sur un mur, on observe attentivement son évolution, en y apposant par exemple un témoin. Trois millimètres d’écart en quinze jours, et le propriétaire est alerté. Dans les années 90, la Commission gérait une trentaine de cas de ce type par an.

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Amphithéâtre des Trois Gaules Lyon

Parallèlement à ces études, la Ville de Lyon, consciente que la plus petite perturbation de l’équilibre du sous-sol pouvait engendrer une catastrophe en surface, se lance dans la rénovation de ses galeries. Pour l’anecdote, c’est à la suite de travaux de drainage des eaux sous le jardin des plantes qu’on avait découvert en 1957 l’amphithéâtre des Trois Gaulles.

[actu]Des quartiers à haut risque[actu]

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Cours d’Herbouville, 1977
© Archives municipales

Dans d’autres cas, ce sont ces galeries elles-mêmes, qui seront à l’origine d’accidents potentiellement aussi dramatiques. En juillet 1972, dans la cour d’une école de Saint-Just, un arbre est englouti par un cratère de huit mètres de profondeur produit par l’effondrement d’une galerie. Les incidents de ce type sont nombreux ; année record, en 1983, on ne compte pas moins de 80 sinistres, dont l’effondrement d’une villa rue Joséphin-Soulary. En 1991, juste derrière la scène du théâtre antique de Fourvière, un cratère béant doit être recouvert en urgence d’un bardage métallique…

Au début des années 60, les cantonniers de la Ville sont sollicités trop régulièrement pour refaire une même portion de chaussée à l’angle de la rues Grognard et de la rue des Fantasques. Le remblai qui consolide le sol ne semble pas tenir. Les services de la Ville mettent à jour un réseau de tunnels étroits. Dans le même quartier, en 1963, c’est sur un chantier qu’un cratère d’une centaine de mètres de circonférence se creuse brutalement sous l’effet d’un affaissement. Un formidable fracas mais pas de dégâts significatifs. On évacue une première fois les habitants d’un immeuble attenant sujet à de suspectes fissures ; puis quelques mois plus tard, les fissures se creusant davantage, la Ville décide de raser l’immeuble pour le remplacer par le jardin public de la rue Magneval. Pendant toute la durée de l’alerte, les services de la voirie sont intervenus sur les galeries pour éviter le pire.

Pourtant, il est probable qu’ils le firent en toute illégalité : en effet, quelques copropriétaires de l’immeuble évacué exigèrent d’être dédommagés de leur préjudice. La requête fut rejetée par le Tribunal en 1968, rejet confirmé par le Conseil d’état dans un arrêt qui fait jusqu’à présent jurisprudence en droit : les galeries souterraines sont des « Res nullius », c’est-à-dire des choses sans maître ; elles ne peuvent pas être considérées comme matériel urbain, et à ce titre les services municipaux ne sont pas tenus d’intervenir en cas de problème ; s’ils le font, ils n’engagent pas leur responsabilité. En fait, on peut même arguer qu’ils n’ont en théorie pas le droit d’intervenir sans l’accord des propriétaires des terrains traversés par ces galeries. Mais, fort heureusement, il n’y a personne pour leur contester ce droit.

Pour lever le problème de la responsabilité sans avoir à trancher celui de la propriété de ces galeries, un nouvel arrêt de 1991 stipule que « la grande profondeur des dites galeries, ainsi que leur ancienneté doivent faire regarder leur effondrement comme un accident naturel quels qu’en soient les propriétaires. »

23. Côté pile : rêve en sous-sol2

[actu]Indésirables visiteurs[actu]

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Réserve d’eau potable
© esion

Son patrimoine souterrain semble embarrasser Lyon la lumineuse ; une face cachée dont elle se serait bien passée, en réalité. Car en plus des dangers que l’équilibre fragile du complexe de galeries représente pour les constructions en surface, il en est un autre plus directement lié aux galeries elles-mêmes. Celles-ci, n’étant ni entretenues, ni éclairées, ni suffisamment signalées, constituent « un danger pour la sécurité publique », ou à tout le moins pour les Lyonnais qui se risquent à s’y aventurer. En février 1989, un arrêté municipal règlemente sévèrement l’accès au réseau souterrain lyonnais : désormais n’y seront admis que les personnels de la Ville dûment assermentés (à l’époque le service compétent est la Division Prévention Sécurité Ville de Lyon – Service assainissement CoUrLy). Un arrêté aussitôt suivi par l’installation de serrures de sécurité et de cadenas sur la plupart des accès recensés par la Ville.

Si la municipalité s’est vue contrainte à de telles extrémités, c’est que depuis des années, le Lyon souterrain draine des touristes d’un genre un peu particulier : bottés, équipés de lampe torche, parfois harnachés comme des spéléologues, ces aventuriers urbains viennent raviver aux marges de la ville un frisson d’excitation qui n’aurait plus sa place dans les villes bétonnées. Les souterrains exercent sur les imaginations fertiles une fascination certaine.

On raconte même que si le Musée Gadagne a révisé dans l’urgence l’organisation de la sécurité de ses collections à la fin des années 80, c’est à la suite de l’irruption de deux aventuriers en herbe de 16 ans dans le Musée de nuit, par un souterrain qui débouchait directement à l’intérieur du Musée. Les deux adolescents, se contentèrent de décrocher un tableau pour voir si une alarme allait dénoncer leur présence.

Mais c’est moins ce genre de risque que redoute la Ville que le type d’accident qui survint à cet étudiant, parti avec quelques amis explorer une galerie de la Croix-Rousse en 1989. En descendant le long d’un puits sur une échelle sans doute rongée par d’épaisses concrétions calcaires, le jeune homme glissa et fit une chute de quinze mètres. Ses amis alertèrent aussitôt les pompiers, et l’aventurier maladroit fut tiré d’affaire.

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Sinistre intersection…
© esion

On a vite fait d’imaginer de sombres rituels se déroulant à la lumière blafarde de bougies, pratiqués par de sinistres silhouettes encapuchonnées. Félix Benoit, spécialiste lyonnais de l’occultisme précise, non sans ironie, en parlant des souterrains, « qu’à [sa] connaissance, les sectes n’ont pas mis ce réseau à contribution. A tort, peut-être, car cela aurait rajouté à leur aura ténébreuse. » Impression confirmée par les habitués des tunnels : parmi eux, personne n’a jamais assisté à ce type de cérémonie, même si, parfois, on en retrouve des traces. Crucifix à moitié consumé, restes d’un malheureux poulet, pentacle dessiné au sol… Mais rien qui n’approche en quantité les cadavres de bouteilles, les journaux ou les bougies, voire même les seringues usagées. Plutôt que le repère des sectes, les souterrains ont été parfois celui des skins et des marginaux.

[actu]Collectionneurs de souterrains[actu]

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Creusée à même la roche,
ce tronçon de galerie
fait partie d’un vaste
réseau qui sillone sous
les maisons Croix-Roussiennes,
© esion

Les véritables passionnés ont hérité du nom savant de « cataphiles », ou plus familièrement « catas ». Généralement férus de spéléologie, ils « pratiquent » les galeries comme on pratique un sport ; une bonne partie du plaisir qu’ils en tirent vient de la maîtrise de cet exercice.
0n en dénombre à Lyon une cinquantaine. La Ville, préférant sans doute savoir les souterrains entre les mains responsables de personnes qui savent où elles mettent les pieds, a fini par les tolérer. D’autant que ces passionnés sont respectueux des lieux, et n’hésitent pas à les nettoyer. Car si les cataphiles arpentent les souterrains en toute illégalité depuis l’arrêté de 1989, ils ont cependant été les premiers à applaudir la décision d’interdire l’accès des galeries au public. A leurs yeux, la dégradation des lieux, victimes de l’intérêt qu’ils suscitaient, devenaient préoccupantes.

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Les racines d’arbres traversent
cette galerie située à deux pas du
tunnel de la Croix-Rousse,
© esion

En 1994, Jean-Luc Chavent, l’un des plus fervents de ces cataphiles lyonnais (et présentateur de « Vie de quartier » sur TLM), propose une solution pragmatique à la Ville pour éviter les intrusions dans les galeries, pourtant scellées : il suffit simplement d’en organiser l’accès. Pour concilier son besoin de partager sa passion avec la nécessité de réglementer l’accès à ces souterrains, il met sur pied un projet de visite du plus célèbre (et aussi l’un des plus sûrs) réseaux lyonnais, le réseau des Fantasques, et le soumet à la Municipalité. Il propose deux circuits d’une demi-heure, sur les 5km de réseaux constitués par l’ensemble des galeries des Fantasques, pour un coût d’aménagement s’élevant à 500 000 francs (75000 euros). La presse de l’époque s’enthousiasme pour cette idée, mais aucune suite n’est donnée au projet.

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Au fil des années, le calcaire
à recouvert la voûte de
cette galerie, © esion

A l’heure actuelle, l’existence de ces souterrains semble pour Lyon davantage un embarras qu’une bénédiction. Il faut reconnaitre que seule une toute petite partie des galeries lyonnaises possède une vraie valeur archéologique ; leur véritable intérêt est ailleurs : car on ne peut pas leur dénier, malgré tout, une dimension patrimoniale.

Les souterrains de Lyon : patrimoine empoisonné ? Ailleurs, un tel patrimoine a pu trouver sa place dans l’écologie urbaine. On a su faire des catacombes à Paris, des souterrains de Provins, de véritables atouts touristiques, contribuant activement à valoriser une certaine image de la ville, à l’enrichir d’une facette moins « polie » sans doute, mais peut-être pour certains, plus « viscérale », et plus fascinante. Les arêtes de poisson des Fantasques méritent-elles un tel engagement ?

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couverture-1
Nous remercions Eric Fuster pour les photos des souterrains illustrant cet article. D’autres très jolies vues de ces souterrains dans l’ouvrage Recueil du Lyon souterrain, vol.1.

Bibliographie.

Une liste complète des articles qui ont servi à préparer cet article peut être envoyée, à la demande.

Lyon souterrain, sous Lyon, la grotte ? : voir

Lac souterrain : voir

Documentation régionale, 2009

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