Chasseurs d'images

Cinéma Le Chanteclair

Photographe : Pierre Clavel, 13 mars 1985.

- temps de lecture approximatif de 3 minutes 3 min - Modifié le 11/06/2019 par prassaert

D'une brasserie réputée, on avait fait un cinéma de quartier. Le Chanteclair aura animé le plateau de la Croix-Rousse pendant plus de 50 ans.

Façade du Chanteclair, par Pierre Clavel, 19 mars 1985 [BM Lyon, P0707 CRDP R14685]
Façade du Chanteclair, par Pierre Clavel, 19 mars 1985 [BM Lyon, P0707 CRDP R14685]

En 1930, leur simple nom évoquait plus d’un demi-siècle de souvenirs lyonnais et particulièrement croix-roussiens : Henri-Claude (1853-1939) et Charles Dupuis (1877-1933), brasseurs de père en fils, fondateurs-gérants avec l’appui de la société Hoffherr de la grande brasserie, sis 136-140 boulevard de la Croix-Rousse. Fondée vers 1876, la Brasserie Dupuis se composait d’une immense pièce servant à la fois de salle de brasserie et de lieu de spectacle où, plusieurs fois par semaine, se donnaient des concerts qui attiraient les artistes de renom comme les musiciens de talent. Largement ouverte sur le boulevard, de grands jardins s’étendaient sur l’arrière du bâtiment, le long la rue Raymond, permettant d’y dresser un podium lors des chaudes soirées d’été.

La Brasserie Dupuis fut longtemps l’une des principales salles de Lyon où se donnèrent, des années 1880 à la veille de la Première Guerre mondiale, tant de fêtes populaires, de rencontres associatives et de réunions politiques. Dans les années d’avant guerre, au temps des chopes à quatre sous et des choucroutes à quarante-cinq centimes, la Croix-Rousse était en effet la butte Montmartre lyonnaise et la Brasserie Dupuis un joyeux cabaret, lorsqu’il prenait l’envie aux Lyonnais d’échapper à ceux trop embués du centre-ville.

On y chanta souvent les rengaines de l’époque (« Ah ! Mademoiselle Rose… », « Viens, Poupoule ! »), autour des piles de bocks qui ne coûtaient pas cher, des rires et des baisers. Mais au-delà de ces évocations légères qui s’attachaient aux murs de l’ancienne brasserie, ce sont bien les assemblées politiques – dont quelques-unes sont restées légendaires – qui ont marqué ce lieu où l’on fabriquait des conseillers municipaux et des députés en série. Pierre Waldeck-Rousseau, Georges Clémenceau, Jean Jaurès, Aristide Briand, René Viviani, Victor Augagneur s’y sont fait entendre tour à tour devant des foules immenses et enthousiastes. Sans oublier Paul Deroulède et Jules Lemaître du temps de la Patrie française, Marc Sangnier pour le Sillon, ni les royalistes de l’Action française tels que Charles Maurras, Eugène de Lur Saluces, Henri Vaugeois, Eugène Delahaye ou le félibre Arnavielle. Avec la salle de la Perle et la salle Valentino où commença en 1870 le drame qui allait s’achever par la mort du commandant Arnaud au Clos Jouve, la Brasserie Dupuis fut donc l’un des lieux rituels des grandes réunions politiques et sociales qui virent naître les plus belles et les plus âpres batailles publiques. Certaines de ces réunions organisées chez Dupuis furent l’occasion de merveilleuses joutes oratoires et, sur le boulevard, de sensationnelles bagarres…

La Brasserie Dupuis connut donc dans ces années-là un immense succès ; Jean Sarrazin (1833-1914), dit « le poète aux olives », en était l’une des figures pittoresques. La mode des cafés-concerts persistant, les propriétaires firent construire dans le jardin adjacent une salle de spectacle : le Printania-Concert. Placée sous la direction artistique d’Edouard Rasimi (1869-1931), ancien directeur-gérant du Casino-Kursaal, elle fit courir le tout Lyon à la Croix-Rousse pour son inauguration, le 21 juin 1912. Puis la guerre est venue. D’août 1916 à février 1919, la Brasserie Dupuis fut réquisitionnée comme hôpital complémentaire et rattachée, à ce titre, à l’hôpital militaire Villemanzy. Comme en d’autres domaines, la guerre marqua la fin d’une époque. La famille Dupuis ferma l’établissement pour aller s’établir à Fleurie, dans le Rhône…

Dans l’après-guerre, le Printania-Concert fut repris par la maison de soierie Digonnet ; la brasserie fut quant à elle transformée en cinéma. Après des débuts difficiles et sous diverses raisons sociales – le Noailly de 1919 à 1922, puis le Palace City cinéma -, la salle fut modifiée en 1933 par l’architecte Jules Armbruster (1871-1942). Le Chanteclair, placé sous la direction d’un certain Rodanski, entrepreneur de spectacles, sera inauguré sous l’égide de la société Pathé-Nathan, le 19 janvier 1933. Au programme ce soir là, le film L’Aiglon, une adaptation de la pièce éponyme d’Edmond Rostand. Le cinéma changera plusieurs fois de propriétaire. Après être passé entre les mains de la famille Mérieux, il sera reprit par la firme U.G.C. qui transformera l’unique salle d’un millier de places en trois salles plus modestes. La crise du cinéma et la désertion des salles de quartier au profit de celles du centre-ville auront pourtant raison du Chanteclair. Il fermera définitivement ses portes en juillet 1985. Malgré les protestations des associations de riverains et l’émoi d’une partie de la population, le bâtiment est démoli en juin 1986. Il laissera place à un immeuble moderne et résidentiel de la chaîne des Hespérides (Cogedim), incluant logements, parkings et surfaces commerciales. La Croix-Rousse perdait alors l’une de ses dernières salles de cinéma. De l’autre côté du boulevard, le Café Chantecler (anciennement L’entracte) rappelle encore aujourd’hui aux croix-roussiens l’existence de ce cinéma de quartier.

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *