Rentrée littéraire : à toute plume !

- Modifié le 05/09/2018 par FL

Alors que la rentrée des classes bat son plein, une autre a commencé à bruire depuis le milieu de l’été : la rentrée littéraire.

Tout le monde est prêt ?
Tout le monde est prêt ?

C’est quoi la rentrée littéraire ?

Sous ce terme on désigne la parution, entre les mois d’août et septembre, de centaines de nouveaux romans d’écrivains français et étrangers. Il est difficile de donner la date exacte de la naissance de ce phénomène. Les historiens du livre en situent la genèse à la fin du 19e siècle et observent qu’il s’est fortifié et enraciné au cours du XXe siècle, jusqu’à devenir une étape incontournable dans l’organisation de l’année littéraire. Voyons d’un peu plus près ce dont il s’agit.

Comme le narre si bien Éric Naulleau, sagace et moqueur,  dans Au secours ! Houellebecq revient ! : rentrée littéraire, par ici la sortie… :

« Rappel des faits : six cents romans s’abattent sur les tables des libraires au moment où leurs clients disposent du moins d’argent pour les acquérir, puisqu’ils reviennent des chères vacances, et du moins de temps pour les lire, puisqu’ils reprennent le travail. »

En effet les chiffres semblaient ne jamais devoir s’arrêter d’enfler : le pic fut atteint en 2010 avec 701 romans publiés entre mi-août et fin octobre ! Mais depuis 2015, les acteurs du marché du roman semblent, un peu, retrouver la raison. Une légère décrue s’est amorcée et les parutions sont maintenant toujours en dessous des 600 titres. Cette année nous pourrons découvrir 567 romans : 381 romans français et 186 étrangers.

 

Pourquoi tant de livres ?

Une des principales raisons à ce déchaînement éditorial dans l’été finissant se trouve dans l’approche imminente des différents prix littéraires qui se succèdent en cascade à l’automne. Au mois d’octobre l’Académie française ouvre le bal avec son Grand prix du roman, puis entrent en piste le Fémina, le Médicis, le Goncourt, le Renaudot et l’Interallié. Qui dit prix littéraire dit augmentation du chiffre de vente. Un livre qui obtient le Prix Goncourt est assuré en général de dépasser, parfois de beaucoup, les 300 000 exemplaires vendus.

Ces dernières années le roi de la vente est le Goncourt des lycéens (décerné quelques jours après son grand frère) avec une moyenne des ventes de 395.000 exemplaires.

Cependant, il semble que l’influence d’un prix littéraire sur les ventes tende à s’effriter, le nombre croissant de prix expliquant peut-être cela. Il n’empêche cette année encore la vague de la rentrée littéraire va de nouveau déferler dans les librairies. Un phénomène spécifique à la France qui peut laisser songeur au vu de la place occupée par la lecture de livres dans le temps de loisirs des Français. Toutefois le roman reste encore le genre littéraire le plus lu. L’enquête Ipsos pour le CNL montre que 69% des Français déclarent lire au moins un roman dans l’année.

Savourons le point du vue facétieux sur le sujet d’Éric Chevillard dans Le désordre Azerty :

« […] mais six cents romans publiés en septembre et octobre, voilà qui paraît légèrement excessif au regard de la soif de lecture  de nos contemporains. C’est renverser l’océan sur un buvard puis faire encore pipi derrière. »

En janvier, une rentrée d’hiver, plus restreinte à l’origine mais qui tend à augmenter, permet notamment  aux auteurs primés la saison précédente de sortir un nouveau roman loin du fracas de l’automne.

Cet effet de déferlante est parfois analysé comme une contingence nécessaire à la mise en lumière de talents, nouveaux ou non. Gloire à ceux qui surnageront au-dessus de la masse ! Les romans distingués par la critique n’en paraissent que plus remarquables. Dans le cas d’un premier roman la médiatisation s’emballe parfois : le livre semble assuré d’un succès garanti avant même d’avoir été lu. Ce que Jean-Luc Benoziglio qualifiait de « syndrome Radiguet » (La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés). Pour rappel Raymond Radiguet, romancier mort à vingt ans, fit paraître en 1923 son roman Le diable au corps, annoncé par son éditeur avec ces mots : « le premier livre d’un romancier de 17 ans. »

 

Un jeune auteur tout frais

 

Pourquoi la critique adore les premiers romans … et leurs auteurs ?

Parmi les 381 romans français de la rentrée 94 sont des premiers romans. Pour être précis cela signifie que 94 auteurs, qui peuvent avoir fait paraître des nouvelles, de la poésie ou des essais, publient pour la première fois un roman.

Pourquoi les éditeurs prennent-ils le risque de publier un premier roman ? Tout d’abord la possibilité du succès : la critique et le public adorent la nouveauté d’autant plus si l’auteur est jeune et nouveau venu dans le paysage littéraire. Tout éditeur doit sans doute rêver de la réussite du roman Truismes publié chez P.O.L. en septembre 1996. La presse et les médias s’enthousiasment avant tout pour son auteur : Marie Darrieussecq. Cette jeune universitaire inconnue occupe l’espace médiatique, répondant volontiers aux interviews ; la presse lui consacre de très nombreux articles. Un événement qui confirme un changement dans le monde de la littérature : l’image de l’auteur a supplanté le contenu de son livre. Il ne suffit plus d’écrire, ni même de savoir écrire, il faut avant tout savoir faire savoir que l’on écrit.

La presse, la radio, le Web, accordent une place particulière aux premiers romans. Il est rare d’en lire une critique négative. Ajoutons que si les éloges émanent d’un commentateur reconnu « la grandeur de l’auteur est alors augmentée par celle de son admirateur » (Comment lit-on un premier roman / Pierre Verdrager dans Premiers romans 1945-2003 / sous la direction de Marie-Odile André et Johan Faerber).

Les éditeurs s’en défendent mais la notion de premier roman est devenue un genre à part entière. Plusieurs prix littéraires leur sont réservés (Goncourt du premier roman / Grand Prix SGDL du 1er roman / …) et des festivals leur sont consacrés (Chambéry / Laval). Un intérêt tout à fait sensé somme toute : Marguerite Yourcenar, Albert Camus furent eux aussi en leur temps, un jour, des primo-romanciers.

C’est pourquoi cette année encore nous ne bouderons pas notre plaisir et guetterons avec impatience les nouveaux romans, premiers ou non, à la recherche de ceux qui sauront enrichir notre livre intérieur, selon l’expression de Pierre Bayard.

 

Pour aller plus loin :

Saison des prix littéraires

Les nouveautés au catalogue

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