Ether sur papier : l’espace et les livres de photographies

- temps de lecture approximatif de 13 minutes 13 min - Modifié le 04/05/2017 par AGdG

"Il flotte, il coule autour de sa chair stellaire et ondoie et ruisselle d'émeraude, de saphir, de mauve et d'héliotrope, suspendu dans des courants glacés de vent interstellaire..." (James Joyce, Ulysse) Que voit-on vraiment lorsque l’on observe l’espace ? La démarche des photographes, auteurs des livres de photographies présentés ici, fait de l'espace le point de départ d'une réflexion, en interroge les images, les traces, la science.

© A Black Matter par Grégoire Eloy. F93 / Journal, 2012.

Comment cette main est-elle arrivée au bout de mon bras ? Pourquoi ce nombril sur les ventres d’Adam et Eve peints par Lucas Cranach en 1528 ? Comment le Mollivirus sibericum a-t-il survécu depuis 30 000 ans ?…
Mais comment… la vie ?

Pour certains scientifiques, le ciel porte en son sein, aux confins, certaines réponses sur l’origine de la vie sur terre. Elle viendrait de l’espace. L’espace…lieu de recherche, de projections, d’imaginaires. C’est aussi  l’objet autour duquel s’articule la réflexion proposée par livres de photographies présentés ici.

Qu’est-ce qu’un livre de photographies ? Selon Martin Parr  dans Le livre de photographies : « il s’agit d’un ouvrage, avec ou sans texte, dont le message premier est transmis par la photographie. » [Sorte de constellation dessinée par le photographe] une image prend sens reliée par une troisième par l’intermédiaire d’une deuxième. Martin Parr précise encore : « Le photographe auteur est considéré ici comme un auteur au sens cinématographique du terme, à savoir le réalisateur autonome qui crée le film en fonction de sa propre vision artistique, et le livre de photographie est traité comme une forme important à part entière. » Un « roman en images  » proche du cinéma.

 

OBSERVER L’ESPACE  : DES VUES D’ARTISTES & DE L’INTIME

 

Turist Ömer Uzay Yolunda de Hulki Saner (1973)

En hommage au cinéma, ouvrons le bal avec l’image d’un film turc Turist Ömer Uzay Yolunda (1973) de Hulki Saner chroniqué par l’excellent Nanarland. Dans ce space opera, l’espace est  représenté en jaune. Bon. A la limite de la poésie. Une vue d’artiste comme une autre, somme toute.

La vue d’artiste est un type d’image précis : c’est une représentation spéculative d’un sujet observé. Pour rendre compte de leurs observations, les scientifiques ont d’abord dessiné le ciel, l’espace en produisant des vues d’artistes comme l’illustrent les fabuleux dessins des livres d’astronomie, conservés et numérisés notamment à la Bibliothèque municipale de Lyon. En regardant les brillants dessinateurs de l’espace ci-dessous, on peut écouter Delia Derbyshire. Voici Camille Flammarion (1842-1925)…

Les mondes imaginaires et les mondes réels voyage astronomique pittoresque dans le ciel et revue critique des théories humaines, scientifiques et romanesques, anciennes et modernes sur les habitants des astres par Flammarion, Camille, 1842-1925, / 1872 Bibliothèque municipale de Lyon (391274)

Les merveilles célestes / par Flammarion, Camille, 1842-1925, / 1878 Bibliothèque municipale de Lyon (306058)

 

 

Eugène-Marie Antoniadi  Etienne Léopold Trouvelot…

E.L. Trouvelot. The Trouvelot Astronomical Drawings. New York: Charles Scribner’s Sons [Reproduced from the original drawings by Armstrong & Company, Riverside Press, Cambridge, Massachusetts], 1882. The New York Public Library,

François Arago…

Le soleil dans Astronomie populaire par Arago, François, 1786-1853, / 1854 1857 Bibliothèque municipale de Lyon (308688 T. 02)

Astronomie populaire par Arago, François, 1786-1853, / 1854 1857 Bibliothèque municipale de Lyon (308688 T. 04)

…ou le moins connu LÉOPOLD d’Autriche, auteur d’un manuscrit rassemblant les principales découvertes médiévales en astronomie et riche de gravures étonnantes

Compilatio de astrorum scientia par Léopold d’Autriche (11..-12..), / 9 I 1489 Bibliothèque municipale de Lyon (Rés Inc 314)

La photographie astronomique est apparue dans les livres d’astronomie au XIXe siècle. Aujourd’hui, en dépit des prouesses colossales des télescopes et autres sondes, on utilise toujours le terme de vue d’artiste pour qualifier certaines images de l’espace. La NASA a son propre graphiste pour « redessiner » les images de l’espace :  Tim Pyle, qui a été formé aux effets spéciaux à Hollywood.

Avec ces vues d’artistes, dans l’observation scientifique du cosmos, il est déjà question d’introduire du sensible, de l’imaginaire et de solliciter une part intime de l’observateur. Cette dernière est l’un des points sur lequel s’articule le premier livre de photographies présenté ici :  The Last Cosmology du photographe Kikuji Kawada.

The last cosmology de Kikuji Kawada, Mack, 2015

L’espace est pour lui comme une matière métaphysique, une métaphore du cycle de la vie, du pouvoir de la nature. Astronome amateur, Kikuji Kawada photographia le ciel de 1980 à 2000. Ce livre mat et soyeux se déploie comme une poésie liant le macrocosme terrestre et le cosmos où le mouvement cyclique de la vie de la mort se mêle au cycle lunaire. Les filaments d’une méduse lèchent un firmament nuageux…un firmament illusoire, selon le photographe : “ Through these photographs the cosmology is an illusion of the firmament at the same time it includes the reality of an era and also the cosmology of a changing heart”. Sombres, ces images contiennent le traumatisme collectif lié à la Seconde Guerre mondiale.

L’espace comme point de départ d’une cosmologie personnelle est également le fil rouge de Event Horizon (Prix du Premier Livre 2016 à Paris Photo) de Quentin Lacombe. En regardant ces images, on pourrait écouter ça.

Event horizon par Quentin Lacombe, auto-édité, 2016.

Le photographe a construit sa démarche autour d’une expression propre à l’astronomie : « horizon des événements ». Des images aux couleurs saturées, proches des larsens ou du bourdonnement des sabres laser peuplées de formes non identifiées.

Sous une forme plus hybride, mêlant documents d’archives et photographies personnelles, Michel Mazzoni propose avec son livre Gravity un récit intime et métaphorique inspiré de l’histoire des missions spatiales.

Gravity de Michel Mazzoni, ARP2, 2015

Le séquençage des images, douces de poésie, semble interroger un point de bascule : celui sur lequel l’esprit passe de l’imaginaire aux faits réels. Profondes et secrètes, écouterait bien ça avec.

 

OBSERVER CEUX QUI OBSERVENT : « PLUS ON TROUVE PLUS ON AGRANDIT LE CHAMP DE SON IGNORANCE« 

 

Si l’observation de l’espace sollicite l’imaginaire des artistes, il est plus surprenant de constater que les acteurs de l’espace eux-mêmes, les astrophysiciens, les astronautes, les arpenteurs du ciel sont également matière à réflexion pour certains photographes.

 

[L’astronome] par Amman, Jost, 1539-1591
Bibliothèque municipale de Lyon

Teneriffe, an astronomer’s experiment or, Specialities of a residence above the clouds par Piazzi Smyth, C., / 1858 Bibliothèque municipale de Lyon (395034)

« Nanti d’un seul oeil j’ai appris
à fêter la vision, cet oeil un peintre,
cet oeil une monstrueuse caméra charnue
incapable de s’arrêter de tourner dans l’obscurité
où il voit son imagination privée.
L’oeil minuscule voit le cosmos supérieur. »

Jim Harrison (1937-2016) – A la recherche des petits dieux

Notre premier livre de photographies dont la démarche s’inscrit autour des hommes et des machines derrière qui font les images de l’espace est le surprenant  A Black Matter de Grégoire Eloy.

© A Black Matter par Grégoire Eloy. F93 / Journal, 2012.

Cet ouvrage est une commande de F93, le Centre de culture scientifique, technique et industrielle de Seine-Saint-Denis autour des laboratoires de la recherche en astrophysique et sur la matière noire en particulier. Mais comment représenter le foisonnement de la recherche alors que le regard se heurte à l’incapacité de saisir l’invisible, cette matière noire  ?

© A Black Matter par Grégoire Eloy. F93 / Journal, 2012.

Grégoire Eloy a construit son propos en cherchant, en bousculant ses images préconçues sur cette science, sur la façon de la montrer : « Je m’attendais à rentrer dans une usine de Formule 1 immaculée et je me retrouve dans un film de Michel Gondry ».

© A Black Matter par Grégoire Eloy. F93 / Journal, 2012.

En résulte un corpus d’images humaines, sublimes et mystérieuses.  Leur articulation laisse à l’œil la respiration nécessaire à l’esprit. Il y a les traits d’un documentaire, des portraits d’astrophysiciens, des lieux. Et une image ouvre soudain le regard, questionne, creuse et gonfle l’imaginaire: un poster d’astres aux plis ostensiblement visibles et éclairé par un néon.

© A Black Matter par Grégoire Eloy. F93 / Journal, 2012.

« Bien entendu, ce qui est terrible dans notre histoire, c’est que science et philosophie ont divergé l’un de l’autre […] Les mystères de la vie, les mystères du monde physique, les mystères de l’homme sont intiment liés. » Edgar Morin, Reliances. Grégoire Eloy relie ce que l’art et l’astrophysique interrogent : le vide, l’invisible au sens de « l’invu », la recherche, la vie, les espaces limites…
Cet ouvrage semble contenir une forme d’éloge de la recherche, dans un sens absolu, cette démarche salvatrice qui ouvre : « Plus on trouve plus on agrandit le champ de son ignorance ».

Les trois livres suivants articulent leur réflexion à partir d’autres acteurs de l’espace qui produisent de l’imaginaire, des histoires, des mythes.

Dans l’étonnant et très remarqué The Afronauts, Cristina Del Middel a exploré les traces et les horizons d’un projet spatial avorté en Zambie dans les années 60.

The Afronauts de Cristina de Middel, 2012

Elle y raconte son histoire fictive. On y croise dans une poésie solaire mais teintée d’utopie, les fantômes des astronautes jamais partis. Elle semble interroger l’image mentale qu’il nous reste de cette conquête de l’espace.

Les astronautes fantômes sont justement le point de départ de la réflexion sur la construction des mythes et des légendes menée par le facétieux photographe Joan Foncuberta dans son livre Spoutnik.

Sputnik de JOAN FONTCUBERTA, Fundacion Arte Y Tecnologie, 1997

Ce dernier nous interroge sur les images qui composent l’histoire de l’astronomie.
Qui fabrique les images de cette histoire ?

Le livre de photographies The Apollo Prophecies  de Nicholas Kahn et Richard Selesnick s’inscrit dans ce questionnement autour des images mythiques fondant l’histoire de la « conquête spatiale » après guerre, ce qu’elles recouvrent, racontent de l’époque. En résulte une fiction pure : le véritable récit du premier pas sur la lune.

The Apollo Prophecies de Nicholas Kahn et, Richard Selesnick, édition Aperture, 2006

 

Que regardons-nous lorsque l’on observe les étoiles photographiées ?

 

OBSERVER AVEC LES IMAGES DE L’ESPACE

 

Ce sont aussi les images même de l’espace qui questionnent les photographes et deviennent  le prétexte d’un questionnement sur l’essence de l’image. Aujourd’hui, les images de l’espace sont devenues plus accessibles. La Nasa a lancé une nouvelle base de données. Les photographies prises par la sonde Rosetta sont par exemple offertes aux yeux de tous. Autant de matière pour les photographes, de glaise pour saisir la vie des images.

Pour Alberto Sinigaglia, ces vues de l’espace ne sont qu’illusion.

 

The Big Sky Hunting de Alberto Sinigaglia, Skinner books et Éditions du LIC 2014

Dans The Big Sky Hunting, le photographe interroge notre regard en mêlant des photographies prises sur le site d’observation du plateau de Calern avec propres images. Loin de l’approche romantique et sublime de l’observation de l’espaceil en fustige l’appropriation par l’homme. Les images de l’espace traduisent selon lui l’ obsession de contrôle d’un territoire pour en faire un paysage connu, une nouvelle carte. Jusqu’à en tordre l’image pour la faire coller à ce que l’on voudrait voir de lui.

L’œuvre d’Alberti Sinigaglia est influencée par l’un des photographes pour qui sans doute la question de l’image de l’espace est la plus centrale : Thomas Ruff.

 

ma.r.s de Thomas Ruff, Centro de Arte Contemporáneo de Málaga, 2011

 « En 1989, je n’étais pas convaincu par ce qui se faisait dans les cercles de la photographie plasticienne. Je suis arrivé à la conclusion qu’il y avait des pans entiers de la photographie non artistique qui étaient bien plus stimulants. »
Ce photographe s’inscrit dans une démarche appropriationniste, Pour les ouvrages ma.r.s et Sterne, il a travaillé à partir d’un corpus d’images provenant de The European Southern Observatory ou de la NASA. Thomas Ruff sélectionne un détail de l’image et l’agrandit. L’authenticité des images, leur pouvoir de vérité, de vie ou de mort sur la réalité, l’acte même de voir est ici interrogé. Il engage notre regard dans une posture dynamique. Nous serions ce sujet réfléchissant aux limites du langage documentaire, semble dire le granulé du pixel de Mars.

Dans Solar Eclipses,  Penelope Umbrico explore aussi le potentiel de réflexion dans l’imagerie scientifique liée à l’espace.

 

SOLAR ECLIPSES de Penelope Umbrico. RVB books, 2014.

Les images de cet ouvrage proviennent de livres d’astronomie de la New York Library. Photocopiées, ces images inversent les valeurs : la lumière de l’éclipse devient noire. Elles renversent alors leur objectif strictement documentaire. C’est par le traitement de l’image de l’espace que s’ouvre l’imaginaire.

Comme dans l’ouvrage Mondfotografie d’Erik Steinbrecher.

Mondfotografie par
Erik Steinbrecher,
Edition Patrick Frey, 2014

Sur chacune des photographies de ce livre, une partie sombre : un doigt devant l’objectif trouble la vue de la lune. Littéralement, il s’agit d’un doigt dans l’œil. Métaphoriquement,  on peut y saisir la réflexion sur ce qu’il reste d’ombre dans l’astronomie, ce qu’il reste à découvrir, ce que la lune cache encore et sur ce que l’on cache de la lune, ce que notre main humaine dit de la lune, si elle la trahit ou non. La trahison des images est aussi en fil dans ce livre.

En inversant ou en troublant les champs de vision, c’est le discours de l’image scientifique comme évidence, comme preuve qui est mis à mal. Ce n’est pas nouveau. Déjà en 1978,  le livre Evidence de Mike Mandel et Larry Sultan interrogeait et estompait la possibilité d’une vérité photographique, de preuve scientifique par l’image. En décontextualisant chacune des images, en leur ôtant légendes et dates, les photographes renversent leur visée documentaire pour les parer d’un potentiel imaginaire insoupçonné.

Cette démarche se retrouve dans l’ouvrage Speaking of Names de Christopher Gianunzio construit à partir d’images de périodiques d’astrophysique des années 1960.

Speaking of Names de Christopher Gianunzio auto publié, 2012

 

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