A redécouvrir

Le tombeau de Henri Ledroit / Jacques Lenot (Solstice, 1990)

- Modifié le 30/05/2017 par Département Musique

A coup sûr nous ne sommes pas dans le domaine de l’easy-listening. Voici un enregistrement d’un abord austère, qui pourtant recèle une réelle beauté pour peu qu’on prenne le temps de s’y plonger.

Jacques Lenot (né en 1945) est un musicien singulier.

Revendiquant un parcours  indépendant et  autodidacte il  s’affirme cependant « disciple de Boulez » et s’inscrit dans la lignée des compositeurs sérieux-sériels, réputés (mais chut !) rébarbatifs. A contre temps modernes Lenot ne cumule pas : c’est l’un des rares qui, n’étant ni instrumentiste ni chef d’orchestre, se consacre à la composition à plein temps.

Cet enregistrement de 1990 inclut deux œuvres. La première est un hommage posthume, sous la forme,  archaïsante mais toujours utilisée de nos jours, depuis l’époque baroque,  du « tombeau ». Hommage à Henri Ledroit, merveilleux contre-ténor dont la carrière fut précocément abrégée en 1988. C’était alors le début des funestes « années-sida ».  Ledroit avait quarante-deux ans. Il fut l’un des pionniers du falsetto lyrique à une époque où régnait encore un flou artistique dans les appellations, on employait  volontiers l’étiquette « haute-contre » pour qualifier ce registre alors peu usité. Les choses se sont clarifiées depuis et les ténors aigus spécialisés dans le répertoire baroque français ne risquent plus guère d’empiéter sur les plates-bandes de la nouvelle génération des falsettistes d’obédience ouvertement bartolienne . Ledroit fut notamment l’initiateur de Gérard Lesne, parenté vocale subtilement audible dans certaines inflexions.

Le tombeau de Henri Ledroit est composé sur la paraphrase par La Fontaine du « Dies Irae », hymne médiévale d’inspiration apocalyptique  souvent intégrée au service de la messe des morts (Requiem). Ce texte décrit dans un premier temps  la colère de Dieu au jour du jugement dernier puis se mue en une supplication à la miséricorde divine.  Propos d’une teneur universelle et d’une actualité intemporelle puisque aussi bien l’idée « karmique » d’un bilan eschatologique assorti de règlement de comptes incontournable se retrouve dans plusieurs grandes traditions. A l’instar du thème et de l’écriture l’effectif instrumental est austère : ni bois flûtés ni violons aimablement chantants. Ce tombeau sans fleurs ni couronnes est composé pour chœur et soprano soliste. Le chant souvent écrit dans le suraigu rend les alexandrins hiératiques du beau texte de La Fontaine difficiles à comprendre ;  figuralisme oblige, on est parfois proche du cri et l’orchestre tonitrue volontiers. La description du jour dernier et de son terrible impact est confiée aux vociférations musicales du chœur, le cri d’espoir, la confiance en la miséricorde divine revenant à la voix de soprano soliste (remarquable Isabelle Poulenard). Et pourtant tout cela est agressivement magnifique. La Fontaine conclut cette supplication soumise et confiante  par deux beaux vers indémodables :

«Je te laisse le soin de mon heure dernière

Ne m’abandonne pas quand j’irai chez les morts »

La trompette, instrument emblématique du jugement dernier (c’est l’ange Israfil qui embouchera cet instrument au dernier jour selon la tradition musulmane), est évidemment très présente.

 

Le deuxième volet fait entendre la voix du dédicataire Henri Ledroit. Le Soliloque de la grâce est composé pour contre-ténor, douze solistes vocaux et quatuor à cordes, sur un texte érotico-théâtral de Jean-Pierre Derrien d’une inspiration assez hermétique.  Ledroit dans un parlé-chanté qui explore tout l’ambitus du contre-ténor parvient à habiter ce texte qui parait somme toute assez décousu pour qui n’en possède pas les clés. On retrouve la diction impeccable, précise et sensuelle, cette noblesse et cette musicalité présentes dans les nombreux enregistrements que nous a laissés le contre-ténor de la musique sacrée de Charpentier . Un enregistrement émouvant et un bel hommage.

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