MUSIQUE

Soft Rock : le goût de l’Amérique

- Modifié le 06/04/2017 par Département Musique

Il y a 40 ans tout juste, en pleine émergence punk, sortait aux Etats-Unis, "Rumours", de Fleetwood Mac. Ce groupe est un des dignes représentants d'un genre musical né au début des années 70 en Californie : Le soft-rock. Plus connu en France sous la dénomination généraliste de rock FM, ce rock mainstream, anti-contestataire semble nettoyé des aspérités et des saturations psychédéliques des années 60. Surproduit dans des studios coûteux, ce courant malgré tout hybride, rapportera des millions de dollars à l’industrie du disque et inondera les ondes FM pendant plusieurs décennies grâce notamment à des groupes « tête de gondoles » comme Chicago, The Eagles, les Bee Gees, ... A l’heure où ce genre trouve quelque grâce auprès de la presse rock spécialisée et que des musiciens de la sphère indie s’y réfèrent enfin sans honte, tentons nous aussi, une réhabilitation du genre en forme de sélection discographique, évidemment partiale, au vu de la pléthore de groupes estampillés soft rock.

 Les pionniers californiens post-hippie

 

Début des années 70,  le temps est au beau fixe en Californie mais derrière les lunettes de soleil, les visages sont blêmes. Brian Wilson sombre dans les affres de sa dépression, Joplin et Hendrix viennent de mourir.  La Californie, cette terre ô combien fertile en genres musicaux (à lire à ce sujet California Dreamin’ de Seven Jezo-Vannier) a déjà donné naissance au surf rock, au folk rock de Buffalo Springfield et des Byrds, au rock psychédélique et à son Grateful dead…A l’aube de cette nouvelle décennie, quelques songwriters du cru  vont réinventer un rock plus lisse délaissant quelque peu les guitares saturées pour le piano et les harmonies vocales…

 

Bread « Bread » (1969)

Ce premier album peu connu de Bread, groupe qui pourtant alignera les hits dès son deuxième album, (le lacrymal «  Everything I Own  » re-popularisé par Ken Boothe puis Boy George) porte déjà en son sein quelques ingrédients indispensables du soft-rock. David Gates, le songwriter du groupe est un producteur et musicien de studio installé à Los Angeles. Très influencé par la musique des Beach Boys, ce premier album éponyme est parsemé d’harmonies vocales exprimant les sentiments amoureux (thème assez récurrent dans le soft rock) dont il est sujet dans la plupart des titres. Malgré un format pop qui doit autant aux mélodies d’un Mc Cartney qu’au folk rock de Buffalo Springfield, Bread se permet quelques audaces entre deux falsettos comme l’apparition surprenante d’un synthetiseur Moog sur London Bridge.

 

A écouter aussi :

  • The Beach Boys « Sunflower«  (1970) : influence majeure du rock west coast  et au-delà…les ambiances vaporeuses, le travail vocal,  les arrangements sophistiqués de Brian Wilson ont laissé une empreinte indélébile sur le soft rock  des années 70. Pour preuve ce «  All I wanna do  » qui préfigure tant de tubes FM dont le « I’m not in love » de 10cc.

 

 

Carole King  » Tapestry  » (1971)

Venue de Brooklyn pour goûter aux embruns de l’Océan Pacifique, Carole King, compositrice, chanteuse et pianiste s’installe à Laurel Canyon. Ce quartier situé dans les collines d’Hollywood abrite une communauté d’artistes (dont Frank Zappa, Joni Mitchell, Denis Hopper…) plus ou moins bien remis de la fin des sixties, de sa contre-culture étouffée dans l’œuf et des trips édulcorés au LSD (qui n’ont pas mis un terme à la guerre du Vietnam dans laquelle les Etats-Unis continuent de s’enliser).

Carole King, elle, y composera « Tapestry », chef d’œuvre d’écriture pop accessible, qui se vendra à plus de 20 millions d’exemplaires. Le piano qui détrône souvent la guitare dans le soft rock prend le dessus sur des parties guitare et batterie jouées « laid-back», à savoir décontractées. L’auteure livre ses doutes de jeune adulte face au monde qui l’entoure dans des titres – « Beautiful », « (You Make Me Feel Like) A Natural Woman » –  qui deviendront des tubes instantanément.

 

A écouter aussi :

  • James Taylor  » Sweet Baby James  » (1970) : A l’instar de Carole King, James Taylor  est un songwriter et interprète hors pair sur cet album crossover. On retrouve sur ce disque des influences blues mais aussi folk et country. (Utilisation de la pedal steel, évocation des grands espaces ruraux américains). Ce dernier genre imprégnera bon nombre de disques de rock  californien.

 

 

 

Todd Rundgren  » Something – Anything  » (1972)

Piano et guitare steel,  » feel good love song « , 3 minutes montre en main, « I saw the light« ,  le morceau qui ouvre cet album ambitieux,  s’inscrit sans ambiguïté dans un courant rock  FM californien…Pour autant Todd Rundgren est un compositeur complexe et surdoué,  seul maitre à bord de ce « Something – Anything« . Tout en ayant l’air de s’amuser en composant des tubes en quinze minutes, Todd Rundgren est un obsédé de la production (comme ce cher Brian Wilson) passant  des heures en studio à composer sur les récents claviers électriques (Moog et Clavinet). Ce double album est découpé en 4 parties qui sont autant de facettes du talent du compositeur jouant dans des registres soul,  power-pop et expérimental.

 

A écouter aussi :

  • Harry Nilsson  » Nilsson Schmilsson «  (1971) : Autre caméléon de cette histoire,      « Beatle » à lui tout seul, mais pas seulement.  Le cultissime Harry Nilsson navigue entre succès critique et succès commercial en façonnant des bijoux pop (précipitez-vous sur  l’album  » Aerial Ballet «  au hasard) ou en polissant des reprises comme le without you de Badfinger.

 

 

 

Jackson Browne « Late for the sky » (1974) / « Running on Empty » (1978)

Autre compositeur de talent…Jackson Browne à l’âge 20 ans a déjà composé « These days«  pour l’album « Chelsea Girl »  de Nico. A partir des années 70, c’est en Californie et pour des groupes comme les Eagles (qui lui doivent beaucoup) qu’il fournira des tubes (Take it easy). Loin des clichés véhiculés sur le rock Fm, Jackson Browne est un auteur engagé politiquement, évitant les sujets superficiels, son univers parfois sombre charrie son lot d’histoires de dépressifs et de drogués. Sa discographie oscille entre country-rock et un rock Fm rappelant Bruce Springsteen.


Les Fous au Studio

 Au mitan des années 70, les innovations techniques  liées à l’enregistrement (consoles de mixage aux pistes innombrables, invention d’effets sonores électroniques)  vont profondément colorer la production discographique. Des musiciens-démiurges (ou qui s’en persuadent à grand renfort de cocaïne) oublient le monde extérieur et se cloîtrent en studio. Pendant que certains partent en quête d’un son haute-fidélité en mixant avec sophistication  jazz, rock et funk,  d’autres enchainent les tubes radiophoniques en sublimant  la séparation amoureuse (à moins que ce ne soit l’inverse).

 

 Steely Dan « Pretzel Logic«  (1974)

Changement de dimension et de cap avec ce duo (Donald Fagen et Walter Becker) de new-yorkais installés à L.A.  Alors qu’une partie du rock FM est largement influencée par le country rock et le folk west-coast, d’autres sources d’inspiration vont nourrir le genre au milieu des années 70. Steely Dan démontre son savoir-faire à repousser le cadre des formats imposés par l’industrie du rock en distillant dans sa musique différents registres tels que le jazz-rock, le  rythm n’blues et le funk. Le groupe va ainsi insuffler le groove qu’il manquait peut être jusque-là au rock FM californien. Epaulé par de nombreux musiciens (dont le futur batteur de Toto, Jeff Porcaro ou Michael McDonald, autre héros du rock FM avec son groupe The Doobie Brothers), Steely Dan élabore une musique dans laquelle souci du perfectionnisme dans les arrangements et influence rythmique afro-américaine se lient pour donner naissance à un crossover jubilatoire. Pour exemple quelques titres de Steely Dan de  » Pretzel Logic  » et du mètre-étalon du rock FM : « Aja » sorti en 1977.

 

 

 


Fleetwood Mac « Rumours » (1977)

 

Album symbole d’une génération, usine à fantasmes pour américain moyen, « Rumours » est un album qui synthétise remarquablement le background musical de l’Amérique d’alors. Piochant des éléments sonores à l’Americana, à la country (dont Stevie Nicks est fan), à la pop vocale des Beach Boys qu’idolâtre Lindsey Buckingham, Fleetwood Mac renait de ses cendres, après avoir tiré un trait sur le british blues. L’enregistrement de l’album est chaotique, les deux couples du groupe  Nicks-Buckingham et les Mc Vie sont en pleine séparation. Stevie Nicks, icône païenne de la côte ouest et son impudique nonchalance vocale font face à son ex-mentor et partenaire Lindsey Buckingam, guitariste virtuose et nouvel architecte de Fleetwood Mac. Ce groupe à la parité presque parfaite comprend également en son sein  Christine MC Vie , compositrice hors pair, auteure entre autres des tubes « You Make Lovin ‘Fun » et « Don’t Stop ».

Le jeu de Buckingham, utilisant de multiples effets (dont le naissant flanger), la batterie enlevée de Mick Fleetwood ainsi que la présence des chœurs à l’unisson, donnent à l’album une dynamique particulièrement aérienne.

Même si le Fleetwood peut largement être considéré comme un groupe commercial tournant le dos à la contre-culture de l’époque,  Lindsay Buckingham le regard tourné vers les  Talking Heads et la new-wave, prendra des chemins plus sinueux avec le double album  » Tusk « .

 


Le rock Fm étend son empire : quelques hérauts du soft rock britannique

 

 

L’Angleterre a elle aussi donné, son lot de groupes étiquetés rock FM à l’industrie musicale : Elton John, Supertramp, Dire Straits… autant de visages différents du soft rock que de morceaux gravés dans nos mémoires pour un rock pas si lisse que ça.

 

 

10CC  « The original soundtrack  » (1975)

 

I m not in love”, slow  extra-générationnel (on le retrouvera dans la B.O. de Virgin Suicides en 2000) et titre phare de 10CC qui propulsera ce groupe de Manchester  en haut des charts avant d’être l’outil de leur déconsidération auprès des critiques… A bien des égards 10CC, est un peu l’étendard du soft rock dont on ne voit que les éléments forcément grossissants (grosse production, gros jackpot) en oubliant le talent de ces musiciens qui en l’occurrence enchainent des morceaux fusionnant de façon inventive, british pop, glam rock avec un brin d’ironie et des refrains très…californiens (Life is a Minestrone, Channel swimmer, Flying Junk).

 

 

Paul Mc Cartney & The Wings « London Town » (1978)

 

Excroissance du prolifique et espiègle Macca, les Wings (avec comme noyau dur Linda Mc Cartney et Denny Laine ) en 1978, ont déjà largement lorgné vers les terres américaines, dès 1973, avec le fracassant « Jet« ,  extrait de l’auréolé « Band on the Run« . Paul Mc Cartney est un homme qui vit avec son temps, tout en se moquant des modes (et de lui-même). C’est ainsi donc qu’il va injecter dans les charts et tout au long des années 70, des airs pop catchy (let ‘em in), des hymnes symphoniques (live and let die) ou des sucreries rock matinées de disco (silly love songs). Guitares blues rock (cafe on the left bank) et ballades synthétiques simplettes (with a little luck) mais aussi claviers presque art-pop dans « cuff link » : « London Town » est un album hétéroclite qui  synthétise le talent des Wings à écrire des morceaux soft rock aux multiples influences.

 

 

Roxy Music   » Avalon  » (1982)

 

 Brian Ferry, quintessence du crooner,  trouve au début des années  80,  un nouvel écrin musical avec l’art- pop smart d’Avalon. Le saxophone d’Andy Mackay, les lignes de guitares claires et des nappes de synthé enrobent une ossature rythmique soul et disco désincarnée et pourtant efficace. Album plus soft pop que rock fm, Avalon a connu un énorme succès commercial avec son  » More than this « , dans l’air du temps. Au niveau critique l’opus a souvent été caractérisé de musique aseptisée pour cadres branchés. C’est sans doute refuser de voir la richesse de ces morceaux atmosphériques qui ont largement influencé Talk Talk, Prefab Sprout ou The Blue Nile.


Pour finir : quelques héritiers du soft-rock

 

 Même si le rock FM a longtemps été sous-estimé dans ses valeurs musicales, certains groupes s’y réfèrent et mettent en exergue les gimmicks du genre : harmonies vocales surannées,  solos de saxophones et envolées pianistiques,  productions ultra-léchées et mélodies douces d’une fin de journée d’été.

 

Quelques exemples de ces fans nostalgiques qui sont passés à l’acte :

 

Phoenix : l’histoire commence peut être avec la B.O. de Virgin Suicides et Air jouant le thème morceau phare « playground love »au saxo. Quoi qu’il en soit au début des années 2000 de jeunes frenchies brassent les références de leur enfance avec beaucoup de mélomanie et sans scrupules. Ce qui donnera « United » de Phoenix, album méprisé ou adulé c’est selon que l’on ait envie ou non de se laisser tenter par les sucreries funky des versaillais. Ces derniers depuis le début de leur carrière, assument sans rougir des références très FM : Steely Dan, Supertramp

 

Midlake   » the trials of van occupanther  » (2008) : Exercice de style pour certains, chapelet de joyaux pop pour d’autres. L’album des texans fleure bon la pop californienne. Piano, rythmique enlevée, on croirait entendre Fleetwood Mac période Rumours sur Roscoe ou Head Home. Une musique tout autant béate que grave.

Destroyer   » Kaputt  » (2011) : l’album du canadien Dan Bejar, à écouter toutes vitres baissées, en route pour le soleil. Saxophones, guitares éthérées (on dirait presque azurées), voix de crooner en tête et sensualité exarcerbée, on pense à  Robert Palmer, Lloyd Cole.  Kaputt est un album d’adult-rock (autre nom donné au soft rock) soit un album de rock…pour adultes.

Ariel Pink : seul ou avec son Ariel Pink’s haunted graffiti, le fantasque et édulcoré californien retourne sans cesse vers son héritage musical afin d’y triturer des claviers aux effets désuets et de nous fournir des sucreries à la gloire d’un Los Angeles lo-fi.

Daft Punk  » Random Access Memories « : En 2013, les encyclopédistes masqués de la musique (surtout des années 70 et 80) emballent tout le monde en mélangeant la disco funk de Nile Rodgers et de Moroder,  l’extravagance de Steely Dan et des légeretés vocodées trés soft rock (The game of Love, Within, Instant crush).

Metronomy « The English riviera » (2011) & Tame Impala « Currents » (2015) : Quand deux groupes phares de la scène « indie » actuelle revisitent le soft rock on entend tout à la fois l’electro-pop des années 2010, les productions ultra-clean de Steely Dan et des morceaux aux ambiances de fin d’été. Une sorte de soft rock 3.0.

Jaako Eini Kalevi « Jaako Eini Kalevi » (2015) : Une voix de crooner à la Bryan Ferry et un saxophone délicieusement eighties parcourent cet album langoureux, d’une sophistication ultramoderne et non pas kitch.

 

 

 

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