Les nouveaux horizons de la plage

- par département société

Tour à tour crainte et admirée, la mer a toujours suscité une certaine fascination. Longtemps ignorée par les chercheurs en sciences sociales, elle constitue désormais un objet d’étude à part entière (questionnant notamment notre rapport au corps).

Plage
Plage Plage, Pixabay

La plage est définie par le sociologue Jean-Didier Urbain comme un « espace linéaire à la périphérie du monde (…), confin absolu et lieu de rupture ». Cet espace n’est pourtant pas coupé du reste du monde et demeure un lieu où l’actualité résonne avec acuité. La polémique autour du Burkini à l’été 2016, et celle, plus récente, sur une prétendue « révolte du bikini » en Algérie (une rumeur relayée par le journal Marianne) nous rappellent que les conflits qui agitent la société se poursuivent en bord de mer, voire s’y amplifient. Ce qui fait de la plage un objet de recherche particulièrement intéressant pour les sociologues et historiens.

A travers les siècles, la mer a été successivement redoutée puis appréciée. En 2007, une exposition de la bibliothèque nationale de France intitulée « La mer, terreur et fascination »  a révélé les sentiments ambivalents qu’elle suscitait. « La psychologie de l’espace maritime n’est pas simple, les sociétés y projettent leurs propres systèmes de valeur : sacralisé puis désacralisé, siège d’une mythologie effrayante et objet d’un mythe extatique, il s’agit de toute évidence d’un espace qui n’a jamais laissé les hommes indifférents […] » explique Jérome Lageiste.

Dans l’antiquité, la mer est associée aux pratiques hédonistes et sportives : les thermes, les bains et les massages sont très prisés. La mer est très présente dans la culture antique et sert de toile de fond à de nombreux mythes et histoires. Au moyen-âge, l’immensité maritime effraie, on l’imagine tapissée de monstres marins. Dans son livre intitulé La mer, Michelet explique : « le moyen âge avait horreur et dégoût de la mer ». Ce que confirme le sociologue J.-Didier Urbain: « La mer c’est la mort, la nuit, l’abîme ». Cette conception négative est accentuée par l’imaginaire biblique très prégnant à cette époque (épisode du déluge notamment).

Le regard sur la mer évolue progressivement aux XVIIIe et XIXe siècles. L’historien Alain Corbin a montré ce changement de paradigme dans son ouvrage, Le territoire du vide. Il y explique les origines de ce qu’il appelle le « plaisir et le désir du rivage », apparu entre 1750 et 1840. A cette période, en effet, on assiste à un changement de regard de la société européenne sur son littoral. Selon Rémy Knofou, ce sont les peintures hollandaises qui ont révélé cette évolution de la fonction de la plage : « (…) les Hollandais ont inventé, dès avant la Révolution industrielle, un nouveau rapport à la plage qui a pu être le déclencheur d’un nouveau regard porté sur son environnement par une société déjà en partie urbaine ». Un nouvel usage de la mer apparaît : elle ne sert plus uniquement au commerce, elle est envisagée de manière oisive. Le mouvement romantique de la fin du XVIIIe siècle, prolonge cette nouvelle vision, écrivains et poètes louant l’esthétique des paysages marins.

A la fin du XIXe siècle, les vertus thérapeutiques de la mer et du soleil sont vantées ; les médecins commencent à prescrire des séjours sur les bords de la Méditerranée mais on ne s’y baigne pas encore, ou peu. Comme l’explique Christophe Granger dans son livre La saison des apparences: naissance des corps d’été, à partir de  1890, la chaleur n’est plus du tout perçue de la même manière : « Étouffant repoussoir dont il convenait de se prémunir, elle devient agréable, et entre peu à peu au répertoire des délicats plaisirs de la saison. Et avec elle, la morsure du soleil commence à se faire agréable ». Les littoraux deviennent des espaces convoités pour quelques élites internationales (françaises, anglaises, italiennes, américaines). Ce sont les congés payés, acquis en 1936, qui créent une véritable « révolution estivale » selon les termes d’Antoine Prost, et suscitent un large développement du tourisme balnéaire auprès de toutes les couches de la population. A partir de la seconde moitié du XXe siècle, l’urbanisation des littoraux s’accélère et la plage devient un lieu de promenade ou baignade très prisé des vacanciers.

Ainsi, la plage est bien un produit de l’histoire, comme l’indique J-D. Urbain : « […] ce n’est pas un site naturel […] il a fallu que ce lieu se transforme, qu’il se dénature et s’artificialise sous  peine de désaffection ». La plage offre un peu de nature aux citadins ; on reconstitue même des plages artificielles, hors-sol, à l’intérieur des terres (Paris plage étant la plus connue). Autrefois répulsive, la plage a donc opéré une véritable mutation pour ne plus être ce lieu «  monotone […], sauvage, aride » décrit par Michelet dans La mer. Jean-Didier Urbain résume ce bouleversement et la construction de la plage moderne dans son livre, Sur la plage : « l’élan des foules qui se précipitent chaque été à la plage n’a rien d’immémorial ni de spontané. Il relève d’une ritualité acquise tardivement, non d’une sympathie instinctive ».

Les chercheurs, tous comme les baigneurs, se sont intéressés à la plage assez tardivement. Auparavant, la plage était essentiellement étudiée par les géographes pour ses littoraux. Les historiens et sociologues tels Alain Corbin, Rémi Knafou, J-C. Kaufmann, Jérôme Lageiste, ont tenté de renouveler la manière dont on l’appréhendait. La plage intéresse notamment les chercheurs par les appropriations territoriales qu’elle génère. Elle révèle aussi les tensions qui traversent la société par le vivre-ensemble auquel elle nous soumet. La plage, enfin, est un espace où les corps s’exposent ; les comportements et les pratiques culturelles adoptés à la plage sont analysés par de nombreux chercheurs ces dernières années.

Ainsi, l’historien Pascal Ory s’est intéressé au bronzage, qui représentait, selon lui, une révolution culturelle pour notre société, et, à ce titre, pouvait légitimement être étudié : « […] un tel sujet, qui aurait pu être considéré comme futile, est devenu un objet d’histoire légitime » au croisement de l’histoire culturelle, sociale, politique et économique. La blancheur de la peau a longtemps été valorisée par les élites occidentales, qui pouvaient ainsi se distinguer des paysans qui travaillaient dehors et avaient la peau bronzée. Cette représentation négative des peaux bronzées a évolué entre la Première et la Seconde guerre mondiale, principalement en France, époque où l’on découvrait les vertus thérapeutiques de l’exposition au soleil. Pascal Ory évoque le « violent et rapide changement de repères corporels qu’a représenté pour l’Occident le passage, en moins d’une génération, […] d’une référence pigmentaire à une autre ». Les élites souhaitent montrer, par leur bronzage, qu’elles profitent des loisirs, contrairement aux ouvriers et aux employés, enfermés toute la journée. C’est à ce moment-là, en 1926, que Jean Patou créé la première huile solaire, l’huile de Chaldée, afin d’optimiser  le bronzage, incitant les Français à profiter davantage du soleil. En 1932, Colette peut écrire : « comme chacun sait, la beauté d’été est noire ». Pour P. Ory, la peau hâlée est un marqueur social et politique puisqu’il « est contemporain des cheveux coupés, de la libération du corset et du raccourcissement des jupes ».

Le  bronzage a été remis en cause à partir des années 1970. Ces dernières années, la multiplication des cancers de la peau a conduit les médecins à alerter l’opinion sur les dangers du soleil. Si l’on insiste beaucoup plus sur la protection solaire, le bronzage demeure une pratique culturelle très ancrée dans notre société, un canon esthétique, comme en attestent les magazines féminins consacrés aux méthodes pour conserver un teint hâlé.

Longtemps les approches de la plage en sciences sociales se sont contentées d’en faire un espace à part, où les rapports sociaux seraient suspendus. Certains chercheurs ont rattaché la plage au concept d’hétérotopie (terme grec signifiant lieu autre) forgé par Michel Foucault. La plage est effectivement un lieu autre, singulier, d’une part parce qu’elle autorise la dénudation dans l’espace public. Christophe Granger évoque un « effacement décisif des corps », « un renversement symbolique des mœurs qui n’a de sens qu’à ce moment de l’année ». La plage est aussi un espace de liberté, a priori ouvert à tous. Toutefois, les comportements et attitudes y sont surveillés, comme partout ailleurs dans la société. Ce que résume ainsi le sociologue Jean-Claude Kaufmann : « En théorie […] chacun fait ce qu’il veut. Dans la réalité, […]  dans cet espace dit libre, on n’arrête pas d’essayer de codifier les comportements ».

Cela a été particulièrement visible avec la polémique de l’été 2016 concernant le burkini. Dans l’avant-propos de son livre, C. Granger explique que « la crise du burkini […] a fait rejouer l’histoire longue des apparences estivales ». On note, en effet, de fortes similitudes avec la crise qui a divisé la France dans la première moitié du XXe siècle, à mesure que les maillots de bain rétrécissaient. A partir des années 1930, le relâchement progressif des codes vestimentaires sur la plage a conduit les villes balnéaires à multiplier les arrêtés municipaux pour réglementer les tenues de plage. Dans son ouvrage, J.-Didier Urbain montre comment, ceux qu’il appelle « les moralistes de la plage » avaient du mépris et de l’agressivité à l’égard des « plagistes ». En juillet 1934, une série d’affiches est placardée à travers le pays. Les propos sont identiques sur chacune : elles reprochent à la plage de devenir un lieu d’exhibition offrant de véritables attentats publics à la pudeur. Dans les années 1960, le Ministère de l’Intérieur a suivi cette idée puisqu’il a rédigé une circulaire rappelant que les seins nus relevaient de l’outrage public à la pudeur.

Avec l’apparition  du  bikini (1946) puis du monokini (en 1964 sur un plage de St Tropez), comme l’explique C. Granger, « l’été suggère désormais l’offensive sensuelle et la levée des convenances ». Après des siècles de pudeur, le corps occupe désormais une nouvelle place, centrale, en raison, notamment du recul de la religion catholique. A l’aube du XXIe siècle, bikini et monokini semblaient s’être imposés sur les plages et ne plus poser problème. Pourtant, soixante-dix ans après la commercialisation du bikini, c’est le burkini qui a suscité la polémique. Si l’on reprochait au bikini d’être « tout petit », le burkini est lui jugé trop couvrant. Notre pays est passé de la répression des corps dévoilés à celle des corps voilés.

Le burkini a été imaginé par une styliste australienne en 2004, et couvre, telle une tenue de plongée, l’ensemble du corps (excepté le visage). Pour le sociologue Jean-Claude Kaufmann, cette marque déposée porte mal son nom car « le burkini n’a rien à voir avec la burqa, il ne couvre pas le visage, et les islamistes y sont opposés, comme ils sont opposés aux plaisirs balnéaires pour les femmes. Celles qui en France ont acheté un burkini souhaiteraient simplement se baigner tranquilles. Il est urgent et vital de rétablir les faits ».

La polémique autour du burkini est née suite à la décision du maire de Cannes à la fin du mois de juillet 2016, d’interdire son port sur la plage. L’arrêté municipal de la ville, pris le 28 juillet 2016, stipulait qu’ «une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse, alors que la France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’attaques terroristes, est de nature à créer des risques de trouble à l’ordre public ». D’autres municipalités ont suivi cet « exemple » et adopté des arrêtés similaires. Le mois suivant, le Conseil d’État a finalement mis un terme à toutes les interdictions, jugeant qu’en l’absence de risques de trouble à l’ordre public provoqué par cette tenue, « le maire ne pouvait prendre une mesure interdisant l’accès à la plage et la baignade ». Le juge administratif a précisé également qu’un tel arrêté portait « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales ».

Pourtant, en cet été 2017, plusieurs maires ont récidivé. Dans un arrêté municipal publié le 15 juin dernier, la ville de Marseille stipule que la tenue de bain portée sur la plage « ne devra pas entraver l’aisance dans l’eau et constituer un frein au sauvetage ». Et à Lorette (Loire), à l’entrée d’un espace de baignade municipal récemment inauguré, le maire a fait placarder un pictogramme représentant le visage d’une femme portant le voile, barré d’un trait rouge. De telles décisions font dire à l’auteure Rokhaya Diallo qu’« une laïcité coercitive, ayant en ligne de mire l’Islam, semble être devenue la religion d’Etat, entretenant un sentiment de stigmatisation chez les musulmanes françaises qui n’aspirent qu’à profiter de l’espace public (…) sans pour autant renoncer à leurs croyances ». Elle regrette également que, « sous prétexte de laïcité, on légifère sur les tenues vestimentaires des femmes. [ …] La laïcité ne peut interdire aux croyants de manifester leur liberté religieuse à travers leurs tenues ». Un avis partagé par J-C. Kaufmann pour qui « la plage est un lieu de tolérance. Cette volonté d’interdire sous différents prétextes est catastrophique pour le vivre-ensemble. […]. La plage doit rester un lieu de liberté, la réglementer serait un premier pas vers une République autoritaire ». Le sociologue, à rebours des analyses que l’on a pu lire sur cette crise du burkini, considère ce morceau de tissu comme un moyen d’émancipation de la femme : «  On peut […] aussi considérer que les femmes qui portent un burkini (personne ne les a interrogées à l’été 2016) veulent aller à la plage, se baigner et parfois contre l’avis du mari ».

Les analyses autour du burkini montrent toutes que ce vêtement n’est qu’un symbole. Et que ce qui est en cause, au-delà de ce symbole, c’est « la montée de l’islam dans ce qu’elle a de plus menaçant pour une vieille France fragilisée et en perte de repères » (J-C. Kaufmann). « Comme dans le cas des tensions conjugales, ce qui cherche à s’exprimer va bien au-delà̀ du motif ayant déclenché la polémique. Le burkini n’est pas une petite affaire car il apparaît comme un révélateur crucial de l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons. La laïcité républicaine […] est totalement désemparée face à la plage quand des cultures minoritaires y affirment leurs droits au nom de la liberté individuelle ».

 

Espace de retranchement du monde fréquemment associé aux vacances, la plage offre une occasion de rupture avec le rythme traditionnel de la vie quotidienne. Mais elle demeure aussi un espace public qui, par conséquent, n’échappe pas aux conflits sociaux. Elle révèle les contradictions et dynamiques qui traversent la société. Elle reste aussi un endroit très codifié, où les comportements et vêtements (ou leur absence) sont scrutés à la loupe.  La plage est autant un paysage qu’une scène sociale. En cela, elle nous invite à réfléchir à notre rapport à l’autre, à la liberté, à notre tolérance, au vivre-ensemble que nous souhaitons pour demain.

 

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