Scène locale

Les gones du Chaâbi : la musique algérienne à Lyon

- Modifié le 21/09/2017 par Département Musique

A travers les disques acquis dans notre fonds "Mémoire des musiques lyonnaises" on peut se rendre compte de l’importance des productions musicales algériennes produites à Lyon. Une musique extrêmement vivante qui a su évoluer au gré des rencontres. Entre immigrés d’abord, où l’échange avec des musiciens marocains et tunisiens se fit naturellement, chacun ayant comme bagage un instrument ou un mode particulier. Puis avec des musiciens autochtones, créant ainsi un métissage musical inédit entre Maghreb et Occident.

L’Algérie reste l’origine la plus importante de l’immigration à Lyon. Beaucoup d’études ou de récits en témoignent. Le « Gone du Chaâba » d’Azzouz Begag reste le symbole d’une intégration difficile mais réussie. Les immigrés d’où qu’ils viennent, amènent inévitablement dans leurs valises, physiques ou mémorielles, leur culture et précisément leur musique. La musique algérienne connaît une extrême diversité de styles, chaque région d’Algérie défendant un genre musical propre, que ce soit le raï originaire d’Oran, le Chaâbi algérois, Constantine et le Malouf, les chants berbères ou le Staïfi à Sétif…et nous avons pu retrouver chacune de ses composantes dans nos collections d’artistes locaux.

 

Une richesse musicale issue d’une économie inédite

Depuis plus de 25 ans le CMTRA (Centre des musiques traditionnelles Rhône-Alpes), à travers de multiples travaux de collectage, cartographie l’espace musical en Rhône-Alpes créant un patrimoine immatériel ahurissant. La vivacité et la diversité des cultures présentes sur notre sol étant rarement sujet d’une production discographique, il était nécessaire de s’immerger dans les quartiers pour connaître l’immensité de la musique vivante.

Ces travaux s’étaient déjà penchés sur la sphère musicale des migrants à travers plusieurs recueils des Atlas sonores en Rhône Alpes.

Ce fut le cas déjà en 1996  avec un volume intitulé « Musiciens du Maghreb à Lyon, Saint-Fons, Villeurbanne, Vénissieux, Saint-Etienne, Grenoble » dans lequel on découvrait le chanteur de Saint Fons Zitouni ou le raï de Rabah el Maghnaoui.

Dans la Guillotière des mondes de musiques (2007), ce fut la découverte d’Ali Mebtouche, Kabyle arrivé à Lyon en 1960 qui connut une activité musicale conséquente à travers le circuits des cafés musicaux de la Place du Pont. Joueur de mandole et chanteur de l’exil, il fonde avec des amis le groupe Djurdjura’s  avant de devenir un écrivain de la mémoire publiant plusieurs recueils de souvenirs entre Tizi-Ouzou et la Guillotière.

 

Mais c’est la compilation « MAGHREB-LYON – Raï, Chaoui, Staïfi, Chaâbi, Kabyle, Malouf, 1972-1998″ qui met en lumière tout un pan de la production musicale à Lyon, complétement inconnu du grand public. Sortie en 2014 sur le label Frémeaux & Associés, cette anthologie  est le fruit d’un travail considérable de collectages et d’enquête effectués en amont par le CMTRA.

Elle propose de découvrir d’une part, une économie propre à cette communauté avec la présence à Lyon de plusieurs maisons d’édition spécialisées dans les musiques du Maghreb, essentiellement situées autour de la « Place du Pont », au coeur du quartier de la Guillotière. Il s’agit des labels l’Étoile Verte, SEDICAV, Mérabet, Bouarfa ou El Bahia qui produiront des centaines de cassettes, support beaucoup moins cher et à la diffusion très pratique.

D’autre part cette anthologie nous apprend l’importance du circuit des cafés, lieu de représentation d’échange et de retrouvailles. Les musiciens venaient jouer ensemble une musique nouvelle faite d’apports de chacun. Ils attendaient aussi dans ces cafés des rendez-vous téléphoniques pour aller jouer dans les mariages ou les fêtes familiales, faisant grandir leur notoriété par le bouche à oreille.

On découvre ainsi le Raï aoroubi (de la campagne) de Rabah El Maghanoui, Mokhtar Mezhoud, gloire du staïfi (chant sétifien) ou le malouf de Salah El Guelmi et bien d’autres.

Pour aller plus loin :

  • Les travaux de Péroline Barbet, réalisatrice et chargée de recherche (voir son site)
  • CMTRA

 

Rock la Casbah

Quand on pense musique algérienne et Lyon, on pense immédiatement au groupe Carte de Séjour, l’un des seuls groupes de la Capitale des Gaules à avoir eu une carrière nationale et internationale.

Après une jeunesse passée dans sa ville natale de Sig (près d’Oran) puis en Alsace, Rahid Taha arrive  à Lyon à l’âge de 20 ans. Il rencontre les frères Mohammed et Moktar Amini, deux musiciens amateurs, sur les chaînes de montage de l’usine Thermix. Ensemble ils décident en 1981 de monter un groupe de rock qui chanterait en arabe. Rachid Taha au chant, Djamel Dif (percussions), Mokhtar Amini (basse), Mohamed Amini et Éric Vaquer (guitares) forment Carte de Séjour.

Avec comme QG, le Refoulé, un bar—discothèque sur les pentes de la Croix Rousse, ils répètent, échangent, enregistrent des maquettes pour les maisons de disques et essaient de se faire connaître par tous les moyens.

Organisateur de concerts occasionnels dans la région, Bernard Meyet sera séduit par leur style et décide de produire leur premier 45 tours en créant pour l’occasion le label Mosquito en 1982.

Arborant une pochette très stylisée, dessinée par Cathy Millet, ce premier disque contient le tube Zoubida. Ce titre, qui parle du mariage forcé, est tout à fait à l’image de ce qu’ils veulent produire. A savoir un rock sec chanté en arabe qui parle des difficultés de leur quotidien : l’exclusion comme l’intégration.

Le « rock  arabe » était né.  C’était la première fois que des jeunes issus de l’immigration maghrébine dont les références musicales étaient d’abord les Clash, James Brown ou Iggy Pop, décident de chanter en arabe. Trop rock pour la communauté maghrébine de France et trop arabe pour l’industrie musicale : ce fut l’éternel dilemme d’un groupe sans concession, essayant coûte que coûte d’être à l’avant-garde.

Pourtant certaines bonnes oreilles s’intéressent à ce nouveau son. Repéré par l’animateur Alain Maneval, Carte de séjour fait la une du magazine Actuel dans le numéro d’été 1982 et ils sont programmés par le DJ anglais John Peel. La rencontre avec Philippe Constantin, alors patron de Virgin France, leurs ouvre les portes d’une distribution nationale pour la sortie d’un maxi 4 titres.

Un an plus tard, l’arrivée d’un nouveau guitariste, Jérôme Savy, donnera au groupe sa forme définitive. C’est ce dernier, seul français « de souche », qui amènera paradoxalement le groupe vers une musique plus orientale utilisant des instruments traditionnels.  Après une tournée qui passe par l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, le groupe enregistre un premier album en 1984,  produit par Steve Hillage : Rhorhomanie.

Le succès arrive timidement, même si la presse spécialisée salue l’originalité et le public des concerts, la qualité. Reste que les médias principaux boudent encore « ces arabes qui font du rock ». Ce sera encore plus flagrant après la sortie de leur deuxième album.

2 ½ sort en janvier 1986 et contient le titre « Douce France ». Cette reprise, non sans ironie, du tube de Charles Trenet va crisper les passions dans la société française de l’époque. Bien que les ventes augmentent, le titre sera censuré en radio et disparaîtra du Top 50 sans aucune explication.

 

Après ces déboires avec les radios, le groupe décide de produire un 45 tours sous un pseudonyme, histoire de voir la réaction des médias censeurs. Le titre « 5 » sort un an plus tard, sous le nom de Art de jouer sec…anagramme de Carte de Séjour.

Le groupe se sépare en 1989 après une tournée à Berlin. Rachid Taha quitte Lyon et entame une carrière solo pleine de succès, avec des expériences musicales ouvertes aux quatre vents, se trouvant toujours là où on ne l’attend pas. Avec une dizaine d’albums à son actif, de multiples collaborations et des tournées sur tous les coins du globe, il n’exclut pas de revenir à Lyon et pourquoi pas de reformer l’un des plus innovants groupe de rock français des 80’s.

 

Les émules de Rachid :

Parmi les émules de Rachid Taha il faut citer deux artistes importants de la scène musicale lyonnaise.

Zen zila est un duo formé en 1992 à Villeurbanne par deux travailleurs sociaux, Wahid Chaïb et Laurent Benitah. Héritiers de Carte de Séjour, le duo produit un rock engagé (qu’on pourrait rapprocher des Toulousains de Zebda) en instillant des touches de musique arabe. Mieux compris (il aura fallu 10 ans) que leurs prédécesseurs, leur rock métissé leurs a permis d’enregistrer six albums et de se faire respecter comme des rockeurs aux influences multiples. Leur dernier album « Welcome marhaba » renoue avec un rock aux influences orientales, un temps mises de côté.

 

Né à Blida en Algérie, Jimmy Oihid arrive en France à l’âge de 6 ans pour soigner une polio. Restant plusieurs années hospitalisé et à force d’écouter les cassettes de ses idoles, il découvrira sa passion : chanter. Puis plusieurs concerts dans les bars de Lyon, des premières parties dans toute la France, notamment celle de Carte de Séjour, assoient sa réputation. Surnommé le “James Brown algérien” (Rock n’ Folk) grâce à sa voix et son groove, il mélange avec beaucoup d’efficacité le reggae, la soul-music et le raï, chantant aussi bien en français qu’en arabe. Il signe six albums, entre 1990 et 2007, tous bien accueillis par le public et la critique. Avec des tubes comme “Salam alikoum”, “freedom” , “One, two, free”, “Y’en a marre” ou encore une sublime adaptation  de “Ne me quitte pas” en arabe, il engrange toujours autant de succès sur scène comme sur disque.

 

Pour aller plus loin :

 

Une diversité d’expressions à travers quelques albums importants depuis les années 2000

 

Nouiba, synonyme de « petite nouba », est une formation lyonnaise de musique chaâbi. Formés à l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne, sous la direction de Marc Loopuyt, les cinq musiciens utilisent des instruments traditionnels tels que mandole, qanun, derbouka ou tar. Leur album éponyme illustre la grande beauté d’une musique au carrefour des chants religieux medhs, de la musique arabo-andalouse et des chants populaires algériens. Le genre accepte volontiers l’improvisation et la formation n’hésite pas en live à collaborer avec des musiciens de traditions diverses : flamenca avec la compagnie Anda Jaleo ou  les musiques traditionnelles d’Europe (projet Chaabalkane).
La musique savante algérienne est aussi représentée dans l’agglomération lyonnaise, notamment en la personne de Chafik Khelifati, natif d’Alger, passé par le Conservatoire et l’Orchestre Philarmonique d’Alger où il découvre la musique classique occidentale. Passé par le chaâbi et la musique arabo-andalouse, c’est à son arrivée en France en 1995 qu’il découvre le jazz dans son cursus à l’ENM de Villeurbanne.

Sorti en 2003 avec le soutien du Centre Culturel Lyonnais du Monde Arabe, son album « Rêve Nour » entièrement composé par le musicien, mêle les influences à travers des structures mélodiques construites pour ses instruments de prédilection : le violon et le oud. Il en résulte une musique d’une très grande beauté.

Formé à la fin des années 1990 autour de Fatri Boukhabya (auteur, compositeur, chanteur et guitariste) le groupe de Raï caluirard Fathraï rassemble des musiciens de tous horizons, dont certains actifs depuis une bonne dizaine d’années dans la région. C’est le cas du batteur Dji Bensaci et du guitariste Mohammed Zaghouani. Fort de ce professionnalisme, le groupe peut accéder rapidement à des tournées nationales, en première partie de Cheb Mami notamment et enregistrer leur premier album dans la foulée. Sorti en octobre 2000, Leila présente un raï moderne et décomplexé, mâtiné de funk et de reggae. Les paroles chantées en arabe et en français sont  positives et pleines d’espoir malgré la situation de l’époque très sensible en Algérie, les musiciens de raï étant alors la cible des groupes armés islamistes.

 

 Né en 1972 à Batna, dans les montagnes des Aurès, Ilyès apprend le chant traditionnel avant de rentrer à l’âge de 15 ans au Conservatoire de sa ville natale pour y apprendre le piano et la musique classique. Deux ans plus tard il dirigera l’Orchestre symphonique de Batna. Après une rencontre fortuite avec le compositeur Serge Folie, Ilyès, de son vrai nom Ahmed Chetiba, s’installe à Lyon en 1999. Il enregistre son premier album « Voyageur » en 2003, immédiatement encensé par la critique. L’album propose en effet une rencontre entre musique classique occidentale et la musique chaoui d’une qualité exceptionnelle.

 

La musique berbère n’est pas en reste dans l’agglomération. On peut citer les disques du jeune vaudais Rachid Diri. Ses trois albums autoproduits rendent hommage au patrimoine musical berbère. Il chante en langue amazigh et joue de la mandole.

Epilogue

Qui mieux que la sublime chanteuse kabyle Louiza peut représenter la complexité des relations entre la France et l’Algérie. Louiza a passé la moitié de sa vie à Lyon et elle y a chanté l’exil, le retour au pays et une chanson dédiée à la Place du Pont. Le disque « Ma vie… » regroupe des enregistrements de 1979 à 1991. A 74 ans,  Il est temps de lui rendre hommage.

 

 

 

 

Pour aller plus loin :

Suivez l’avancement du projet « Mémoire des musiques lyonnaises » sur le catalogue de la BM de Lyon et sur facebook.

 


 

 

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