Vie, préludes et fugues de Zaderatsky

Résurrection d’un monument inconnu

- Modifié le 14/06/2017 par Département Musique

C’est d'abord parce qu’il fut le professeur de piano du tsarévitch, le fils du dernier Tsar de Russie Nicolas II, que le compositeur Vsevolod Zaderatsky (1891-1953) fut l’objet d’une proscription systématique après la Révolution de 1917.

Séparé de sa femme et de son fils qu’il avait envoyés en exil, condamné au silence, jamais joué, jamais publié, interdit de séjour dans les grandes villes russes, privé de droit de vote, emprisonné une première fois en 1926… sa vie de fantôme est un roman édifiant.
Quelques années de tranquillité comme compositeur reconnu pour la radio de Moscou puis comme enseignant à l’Académie de Yaroslav suffisent à mettre un peu trop en lumière son originalité, sa franchise… et ce passé qu’on lui a cloué au front.

Sous prétexte d’avoir joué des oeuvres de « musiciens fascistes » (Wagner et Strauss), il est alors déporté au goulag en 1937, où il reste deux ans. C’est là, sans piano, sans cahiers de portées, qu’il compose son grand œuvre, à l’économie et sans corrections, sur des formulaires de télégraphe.

Cet exercice canonique des 24 préludes et fugues sur tous les tons de la gamme tempérée, rendu célèbre par Le Clavier bien tempéré de Bach, permet au compositeur d’exposer une idée musicale de façon assez libre dans le prélude, puis de la passer au crible de la fugue, afin d’en exprimer les possibilités architecturales et d’allier l’inventivité, la souplesse, à la rigueur formelle.

Zaderatsky reprend ce redoutable défi hérité de l’ère baroque, dans le sillage du monument de Bach et 15 ans avant celui de son contemporain Chostakovitch.

Dans ce cadre contraint, le musicien fait preuve d’une liberté renversante, qui embrasse l’élégance mesurée du contrepoint de Bach, le pianisme délicieux de Chopin, les crépitements motoriques d’un Prokofiev, la rêverie miroitante de Debussy, ou la veine populaire et percussive de Bartok.

On n’y trouve pas le pathos auquel on pourrait s’attendre, pas d’écho de l’horreur des camps ou d’une vie broyée par la machine stalinienne. Pas de romantisme désespéré, de vertiges glaçants ou sardoniques comme chez Chostakovitch ou Mosolov.
Mais une œuvre essentielle, écrite au cordeau, sans fioritures ni bavardage, pleine de nuances et d’adresse. Peut-être l’écho d’une économie vitale de l’extrême, où tout manque, où la vie se restreint pour mieux persévérer.

Alors qu’il aurait pu laisser libre cours au pathétique épouvantable de la situation, Zaderatsky a choisi le défi d’une forme « académique », comme pour mieux épouser et forcer la contrainte, par le moyen de sa liberté poétique et de sa science musicale. C’est peut-être ce qui donne à ce recueil ce souffle direct, ce sentiment d’une quasi débauche créative, magistralement douée, ignorant tout superflu.

Contrairement à de nombreux autres compositeurs russes tombés du jour au lendemain en disgrâce, Zaderatsky n’a jamais connu la lumière de son vivant : ce n’est que depuis la fin des années 2000 que son nom sort lentement de l’oubli. En témoigne ce site créé en 2007 qui recense toutes les ressources et articles consacrés au musicien.

C’est en 2012 que la partition complète des 24 préludes et fugues fut publiée, avant d’être créée en 2014 à Moscou, puis enfin enregistrée en 2015 par Jascha Nemtsov.

Ce pianiste et musicologue russe se consacre essentiellement à l’exhumation du répertoire de compositeurs juifs du XXè persécutés par les totalitarismes européens. Il a à ce titre récemment enregistré une intégrale pour piano de Zaderatsky, à paraître fin juin 2017.

Preuve de cette renaissance, une nouvelle interprétation des Préludes et fugues vient d’être gravée par 6 pianistes russes de la jeune génération qui recréent ce monument dans une sorte d’hommage collectif.

Aujourd’hui, et pour reprendre les mots de la pianiste et pédagogue Vera Gornostayeva, nous assistons sous les doigts de ces redécouvreurs à la « résurrection d’un des plus importants compositeurs du XXè siècle ».

 

Trouver les 24 préludes et fugues dans notre catalogue

Pour aller plus loin, visiter l’exposition en ligne de la Philharmonie Lénine, Staline et la musique

 

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *