Amérique latine : la démocratie à l’œuvre

- Modifié le 09/02/2017 par Département Société

Les années 1980 ont chassé les dictatures d'Amérique Latine et vu la démocratie s’installer durablement dans tous les pays du sous-continent. S’il connaît aujourd’hui quelques turbulences d’ordre politique et économique, les juntes ont désormais peu de chance de revenir au pouvoir par la force, les processus électoraux étant garantis partout, non seulement par la constitution, mais aussi par les groupes d’intégration dont les statuts sont assortis d’une « charte démocratique » (une clause d’exclusion pour manquement à la démocratie).

Presencia de América Latina (1964-1965), Casa del Arte, Universidad de Concepción, Chile.
Presencia de América Latina (1964-1965), Casa del Arte, Universidad de Concepción, Chile. Artiste : Jorge González Camarena. Photographe : Farisori

L’Amérique latine fut longtemps victime des coups d’État militaires et des dictatures qui s’ensuivaient et muselaient toute expression démocratique. C’était aussi l’époque où les Etats-Unis, puissant soutien des régimes totalitaires, s’étaient « approprié » le sous-continent dont ils avaient fait leur zone d’influence réservée.

Les années 1980 sonneront le glas des juntes et les années 1990 verront même éclore des systèmes démocratiques inventifs. C’est que retrace brillamment Georges Couffignal dans La nouvelle Amérique latine : laboratoire politique de l’Occident, où cet article a amplement puisé ses sources, tout comme Christophe Ventura dans L’éveil d’un continent : géopolitique de l’Amérique latine et de la Caraïbe.

Si la décennie 1980 correspond à l’émergence de processus électoraux dont s’emparent encore les élites traditionnelles et leurs clientèles – ce que certains ont appelé la « décennie perdue », après la « génération perdue » des années 1960-1970 –, les décennies 1990 et 2000 se distingueront par le renouvellement de la représentation politique, la consolidation des processus électoraux et la mise en place de systèmes de démocratie participative, au Mexique, au Brésil ou au Venezuela, dont on rêverait de côté-ci de l’Atlantique.

Dans un certain nombre de pays, les nouveaux prétendants au pouvoir, issus des classes populaires ou intellectuelles, hors parti ou créateurs de leur propre structure partisane, en appellent en général au peuple, ce qui restera dans la plupart d’entre eux l’horizon indépassable de la nouvelle politique. Lula (Brésil), ouvrier syndicaliste, est à la tête du Parti des travailleurs (PT) créé en 1980 ; Evo Morales (Bolivie), Indien, lui aussi syndicaliste, dirige le Mouvement vers le socialisme (MAS) créé en 1997 () issu du syndicat des cocaleros dans un pays où la majorité de la population est indienne ; Rafael Correa (Équateur) est économiste et professeur d’université ; Fernando Lugo (Paraguay ) est ancien évêque et il rallie à lui le Parti Libéral Radical Authentique pour les élections ; Hugo Chávez (Venezuela), ancien militaire, fonde en 1997 le Mouvement Cinquième République (MVR) ; enfin, Alberto Fujimori (Pérou), ancien recteur d’université, est lui aussi un outsider, notamment en raison de son origine japonaise, mais il se révèlera un président criminel et voyou, condamné en 2009 par la Cour suprême de son pays pour crimes contre l’humanité et pour corruption.

La démocratisation de l’Argentine (chute de la junte en 1983), du Chili (des élections obligent le général Pinochet à quitter le pouvoir en 1990) et de l’Uruguay prit un tour plus traditionnel, amenant à la fonction suprême des « professionnels » de la politique et ouvrant la voie à des gouvernements de centre gauche (Argentine) ou socialiste (Chili et Uruguay) à partir des années 2000.

Enfin, on signalera que l’obligation légale de primaires pour les élections présidentielles existe dans la plupart des pays – Argentine, Chili, Honduras, Mexique, Costa Rica, Uruguay, Venezuela, Brésil – tandis que l’Equateur en a même fait une obligation constitutionnelle.

Si certains régimes populistes, reposant sur le charisme d’un seul homme, n’ont pas su résister à la tentation autoritaire et ne se sont engagés ni dans l’instauration d’un pluralisme partisan, ni même sérieusement dans la création d’institutions administratives et juridiques pérennes, partout la démocratie s’est définitivement installée, contrôlée par des électeurs devenus assez autonomes pour refuser désormais tous les trafics électoraux. Enquêtant sur le Venezuela, Federico Tarragoni, a dressé récemment le constat dans L’Énigme révolutionnaire que les populations des barrios éduquées à la politique dans les conseils de quartiers ont acquis une autonomie de réflexion et de critique désormais irréductible. D’autre part, entre 1990 et 2011, le taux de pauvreté est passé en Amérique latine de 48 % à 30 % et le taux de pauvreté extrême de 22 % à 12 %.

Par ailleurs, si le risque du coup d’État militaire n’a pas totalement disparu, les contrats d’intégration sont désormais assortis de « clauses politiques », plus précisément d’une « charte démocratique », qui menace d’exclusion les pays où les dirigeants sont renvoyés illégalement du pouvoir ou qui ne respectent les processus électoraux. Ainsi le Paraguay fut exclu en 2012 de l’Organisation des Etats américains (OEA), du Mercosur  (Marché commun du Sud) et de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) pour avoir destitué le président en place selon un processus assimilé à un coup d’État. Le Honduras fit lui aussi les frais de cette obligation démocratique en 2009, d’abord pour coup d’État, puis pour les soi-disant élections qui s’en sont suivies et ne furent pas reconnues par le Mercosur, notamment.

L’émancipation vis-à-vis des Etats-Unis sera portée par le Groupe de Contadora (1983), première ébauche d’intégration régionale en Amérique latine, par le Groupe de Rio (1986) et enfin par le « processus d’Esquipulas » (1986-1987), toutes initiatives visant à l’autonomie politique du sous-continent latino-américain et au règlement des conflits au niveau régional, soutenues par l’ONU, l’UE et même le pape et contraignant de fait les Etats-Unis à ne plus soutenir désormais que les régimes démocratiques.

Le tremblement de terre dévastateur qui s’abattit sur le Mexique en 1985 fit de ce pays un État pionnier en matière de démocratie participative. Ce tremblement de terre donnera le jour à de multiples associations issues de la société civile dans l’objectif de participer aux décisions sur la reconstruction de Mexico. Le Parti de la révolution démocratique (PRD) naîtra notamment de ces initiatives en 1989, fédérant de nombreuses formations d’extrême-gauche, le parti communiste et des ONG nées à la suite du séisme. D’autre part, Alianza Civica, association créée en 1994 par des femmes, lutte sur tout le territoire pour la transparence de l’action publique, le contrôle des processus électoraux et la gestion des élus.

Cette « citoyenneté active » déboucha sur une exigence généralisée de participation aux décisions du pouvoir, qu’il s’agisse du réveil de mobilisations anciennes (les piqueteros en Argentine, les sans-terre au Brésil) et plus récentes (étudiantes au Chili et en Colombie, liées aux conflits miniers au Pérou au début la décennie 2010).

L’invention du « budget participatif » suivit de près la fédération des associations mexicaines de contrôle de l’action publique. Il vit le jour à Porto Alegre au début des années 1990, créé et mis en œuvre par le Parti des Travailleurs (PT) qui avait conquis la ville où sera réuni en 2001 le premier Forum social mondial qui connut un écho planétaire. Le budget participatif fut étendu en 1999 à l’Etat du Rio Grande do Sul et adopté par de nombreuses municipalités brésiliennes et d’autres pays, notamment en Colombie, au Venezuela, en Equateur et en Bolivie, mettant en place une gestion municipale adossée sur des groupes de quartiers qui décident de l’emploi des fonds publics en matière d’assainissement, d’habitat, de voirie, d’éducation, de santé, d’assistance sociale et de transports. On assiste alors à une multiplication des conseils citoyens, des réunions de concertation, des conseils de gestion des politiques publiques, des procédures de contrôle des gestionnaires et de surveillance des élus, avec pénalisation si nécessaire. En Bolivie, la démocratie participative fut actée par Gonzalo Sánchez de Lozada (président de droite, 1993-1997) dans la « Loi de participation populaire » qui reconnaît la personnalité juridique aux communautés indiennes et aux organisations communautaires rurales ou urbaines. La démocratie s’attacha en effet à satisfaire les revendications identitaires indiennes dans de nombreux pays encore au XXe siècle – Équateur, Colombie, Pérou, Bolivie, Nicaragua, Guatemala – ou au début du XXIe siècle : Chili, Paraguay, Panama. La plus connue des révoltes indiennes, parce que la plus tenace et la plus spectaculaire, fut conduite par les zapatistes et leur sous-commandant Marcos dans le Chiapas en 1994. Beaucoup reste à faire néanmoins, mais seul le Chili n’a toujours pas donné voix pleine et entière aux Mapuche, notamment en raison de la législation anti-terroriste datant de Pinochet !

Comme le constate dans son blog Paulo A. Paranagua, on assiste depuis 2015 au recul de la gauche populiste et socialiste dans un certain nombre de pays, non pas pour céder la place à une droite conservatrice, mais au profit d’un recentrage à droite (Argentine, Brésil) ou à gauche (Venezuela). Les dix pays d’Amérique latine connaissent toutefois des situations très contrastées, tant sur le plan économique que, par voie de conséquence, sur le plan politique. Le manque de vision économique à long terme paraît être déterminant pour les pays (et en tout premier lieu, le Venezuela) qui ont fondé leur politique de redistribution sur les matières premières (hydrocarbures et minerais notamment) dont les prix ont beaucoup baissé. L’autre expérience phare de la gauche populaire, celle du Brésil, s’est enlisée dans la corruption, économique (Petrobras) mais aussi politique (confiscation des pouvoirs au profit du seul PT). En Équateur (Correa) et en Bolivie (Morales), mais aussi au Chili et en Uruguay, le respect des grands équilibres macroéconomiques ont préservé ces pays de la déstabilisation brutale des pouvoirs en place. Néanmoins, précise Paranagua, la quasi-totalité du spectre politique, « du Mexique à l’Amérique du Sud », est aujourd’hui favorable « à une redistribution du revenu national par des programmes sociaux ciblés et accompagnés d’inclusion scolaire et sanitaire ». Ce qui laisserait à penser qu’un certain « populisme », au sens du souci du peuple, anime encore largement l’Amérique latine, sans quoi elle ne s’en sortirait sans doute ni économiquement ni politiquement. La consolidation, partout dans le sous-continent, de la démocratie et de l’État de droit n’y est probablement pas non plus pour rien. On consultera avec profit les deux dernières livraisons, 2014-2015 et 2015-2016, d’Amérique latine sur l’actualité récente.

 

 

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