Démocratie : rêver, penser, agir ensemble

Des voix de la démocratie

Invisibilité et démocratie

- Modifié le 23/11/2016 par Anne-Cécile HYVERNAT

« Inaudibles », « oubliés », « invisibles », « sans grade », « déclassés » … les mots de manquent pas pour désigner les individus absents de la représentation politique, masqués par des discours, des chiffres, des représentations et des catégorisations qui occultent leurs conditions d’existence. La profusion de ces termes dissimule également des réalités et des analyses différentes, mais toutes partent du même constat : une partie de la population se sent abandonnée, ignorée des institutions qui fondent la vie en société. Or la démocratie est incomplète si elle ne représente pas tous les citoyen.ne.s. L’exclusion sociale génère l’exclusion de la citoyenneté : le sentiment de non reconnaissance sociale et d’invisibilité freine une possible mobilisation politique.

miuenski via Visual hunt / CC BY-NC-SA
miuenski via Visual hunt / CC BY-NC-SA

En 2008, les éditions de La Découverte publiait l’ouvrage La France invisible : au fil des chapitres structurés comme un abécédaire reprenant le champ lexical de l’invisibilité, des journalistes et chercheurs dresse un portrait saisissant de ces populations qui, malgré leur nombre, sont masquées, volontairement ou non.
En 2016, la société est toujours aussi « aveugle à elle-même » et la montée des inégalités, l’isolement des individus et l’absence d’horizon font que la conscience de leur propre pouvoir d’agir s’effrite. Une frange importante de nos concitoyens n’exercent pas ou plus leurs droits et choisissent ainsi de s’exclure volontairement de la citoyenneté.  En France, les abstentionnistes sont devenus majoritaires à certains scrutins, formant ainsi une sorte de mouvement social invisible, en marge ou en retrait du politique.

Photo via Visual Hunt

Dès lors, lorsque l’on parle des « invisibles« , des « inaudibles« , il s’agit, en premier lieu, de savoir qui se cache derrière ces termes. Comment ces individus en arrivent-ils à se sentir illégitimes au sein de l’espace public démocratique ? Quelles formes prend leur isolement : s’agit-il d’un net refus des institutions démocratiques ou d’une incompréhension vis-à-vis d’elles ?

Eric Maurin fait de « la peur du déclassement » une des causes du désenchantement démocratique. Il note que, si le déclassement – ce « phénomène de rupture qui conduit un individu à perdre sa position sociale »- n’est objectivement pas plus important de nos jours, la peur du déclassement, elle, est toujours plus intense. La perspective du chômage, de la précarité effraie davantage, et nourrit un sentiment d’abandon chez les individus. Il leur semble que la peur avec laquelle ils doivent vivre au quotidien n’est pas prise en compte dans les discours politiques.

De fil en aiguille, ces citoyen.ne.s se désintéressent de la vie politique, qu’ils jugent éloignée de leur vécu, étrangère à leurs expériences. Ils sont, pour reprendre l’analyse de François Miquet-Marty (Les oubliés de la démocratie, 2011), en « déshérence démocratique« . Loin de simplifier les réalités complexes qui poussent les individus à l’apathie politique, le sociologue établit des distinctions en fonction des récits qu’il a recueillis. Les « fatalistes » n’accordent aucun pouvoir à la politique : ce n’est pas auprès d’elle qu’ils vont chercher des solutions à leur sort – souvent issus de milieux sociaux modestes, ces personnes connaissent des situations personnelles difficiles. A l’inverse, les « négligés » se préoccupent de la politique mais se sentent victimes de l’indifférence des institutions de la république.

Surtout, recueillir ces récits de citoyens permet à F. Miquet Marty d’établir un diagnostic clair : la démocratie n’est plus véritablement soutenue en France que par une moitié de la population. Nombre de citoyens votent par convention, leur participation politique est passive, le résultat d’une croyance ancrée en un « devoir civique ». Il ne s’agit pas d’une véritable conviction, mais d’une forme d’habitude qui n’exclut pas la naissance d’un sentiment d’abandon chez ces populations, pourtant relativement favorisées. Pour lui, la raison du malaise démocratique actuel est l’absence de collectif dans lequel les individus pourraient se retrouver ensemble.

Les situations d’exclusion engendrent très souvent un sentiment d’impuissance, totalement intériorisé : empêchés d’être citoyen, on finit parfois par ne plus vouloir en être un. Ecrasés par leurs malheurs singuliers, nombreux  se lassent des scrutins par lesquels ils ne peuvent pas faire porter leurs voix.  Les travaux de Céline Braconnier et Nonna Mayer attestent aussi de l’affaiblissement des solidarités entre groupes sociaux défavorisés. En effet, les « inaudibles », obligés de vivre au jour le jour, sans espoir de voir leur situation s’améliorer, auraient tendance à percevoir leurs voisins non pas comme des alliés, partageant leurs souffrances quotidiennes, mais comme un bouc émissaire. Un effet de la mise en concurrence des classes populaires entre elles. Prendre le temps, donner les moyens et l’envie de s’écouter les uns les autres devient alors un enjeu politique décisif.

Comment, alors, donner de nouveau envie de se connaitre les uns les autres, d’agir en collectif pour que les individus deviennent des citoyens ?

Parmi celles et ceux qui proposent des issues, Sophie Wahnisch encourage les rassemblements citoyens : c’est en discutant en commun que les citoyens retrouvent leur souveraineté par le renouvellement de pratiques démocratiques. C’est une manière de lutter contre la dissolution de l’éthos démocratique, soit la manière dont la société se dote de liens qui permettent d’assurer un horizon démocratique.  Cependant, elle rejoint l’analyse de F. Miquet Marty selon laquelle il manque « l’ardeur politique », l’envie de participer. Elle pointe du doigt l’aseptisation du langage qui constitue un obstacle à l’expression des individus :  « la bataille des mots est la bataille politique par excellence « . L’issue serait à trouver dans la constitution d’un « espace horizontal » de discussion, autrement dit, un lieu qui permette à chacun de s’exprimer à armes égales.

En effet, être en mesure de prendre sa part dans l’espace public ne va pas de soi pour tout le monde. La théoricienne Gayatri C. Spivak (Les subalternes peuvent-elles parler ?) mobilise le terme de « subalterne » pour désigner les populations ignorées, notamment les femmes, de l’histoire « officielle », les « catégories sans identité » qui ne peuvent pas s’exprimer, faute de pouvoir faire usage des structures étatiques à la manière d’un citoyen. Pour G. C. Spivak, promouvoir la démocratie consiste à donner aux subalternes, par l’éducation, les « moyens de voter et de faire entendre leur voix ». Ses activités, en tant que conseillère pour le Forum Economique Mondial ou au sein du mouvement Occupy Wallstreet, ont toutes pour but de permettre aux individus de se construire comme sujets éduqués et solidaires. La révolte des subalternes, note G. C. Spivak, ne prend pas les formes habituelles par lesquelles elles peuvent être identifiées dans l’espace public. Il serait erroné de conclure à une apathie générale des populations en difficulté.

Parfois, ces actions sont le fait des « invisibles » eux-mêmes, sans être forcément pensées comme telles.  En 1990, dans Domination and the Arts of Resistance : Hidden Transcripts, l’anthropologue James C. Scott montrait que sous les formes publiques de domination et de révolte spectaculaire existe toute une infra-politique cachée et obéissant à d’autres règles, qui, en vérité, constitue peut-être l’essentiel de la vie politique des dominés. Cette politique informelle peut s’exprimer de manière consciente ou inconsciente à travers des formes très variées : formes quotidiennes de résistance : braconnage, squat, désertion, formes de résistances dissimulées, discrètes ou déguisées : appropriations masquées, menaces masquées, menaces anonymes. Autant de « pratiques qui n’avaient été jusque-là considérées guère plus que comme des mécanismes de survie. La prise en compte de ces dernières s’avère cependant capitale pour comprendre et penser les rapports de domination au quotidien, ainsi que le passage à une contestation plus ouverte et plus organisée » (Vanessa Caru, L’infrapolitique).

Ainsi, l’apathie démocratique ne pourrait-être qu’une apparence. La participation politique des  « invisibles » emprunterait des formes diverses, peu conventionnelles, mais pas moins créatives. Il suffit d’étudier ces « vies minuscules« , qui inspirent à Guillaume Leblanc le titre de son essai (L’Insurrection des Vies Minuscules, Bayard, 2014). Avec subtilité, il présente le point de vue d’un « témoin précaire » bien connu, le personnage de Charlot. G. Leblanc brosse un portrait de ces individus ignorés, toujours en marge de l’ordre social. Il montre qu’ils sont dotés de leur propre force créatrice, capables, par leur subversion, d’impulser des changements dans les sociétés. Ainsi, si elles paraissent « insignifiantes » au regard de l’ordre établi, toutes nos vies sont « irremplaçables« , pour reprendre l’expression de Cynthia Fleury.

La singularité des individus, et de leurs récits, Jacques Rancière la proclame, contre une certaine tradition déterministe en sociologie. Il insiste sur l’habilité des individus dits « dominés » (précaires, « sans-part », etc.) à forger leur propre identité, en marge des cadres qu’on leur assigne en fonction de leurs revenus, origines, classes sociales. A l’opposé de Pierre Bourdieu, il réfute l’idée selon laquelle les individus n’auraient pas conscience des dominations qui pèsent sur eux, qu’il faudrait donc les « éclairer » sur leur condition. Dans La nuit des prolétaires, J. Rancière démontre, à travers l’exemple des ouvriers saint simoniens au XIXe siècle, qu’au contraire, on peut avoir conscience de sa propre domination sans pour autant se laisser enfermer dans sa catégorie sociale et que la voie de l’émancipation passe par la découverte de soi : « ce qui entretient la soumission n’est pas tant l’ignorance que le doute sur sa capacité de faire changer les choses » (cf. Rencontre avec Jacques Rancière : l’émancipation est l’affaire de tous, Sciences Humaines, n°13, mai-juin 2011)

Visuel HuntCette découverte de soi, de sa capacité à changer les choses est également au cœur de la démarche du mouvement ATD Quart Monde. S’opposant à l’advocacy qui consiste à porter la parole des citoyens par le biais d’intermédiaires, Joseph Wresinski en affirmant ce droit dénié à la qualité d’être pensant pour les plus pauvres, souhaite que les individus puissent eux-même porter leur parole auprès des institutions . « Je vous ferai monter les marches de l’Elysée, de l’ONU et du Vatican » : derrière le symbole de cette phrase qu’il adresse en 1956 aux habitants du camp de Noisy le Sec, il y une promesse émancipatrice et démocratique. En permettant, par l’empowerment, aux personnes en situation de grande précarité  de devenir des acteurs de la société, un vide démocratique se remplit (Du plus bas vers le plus haut : les acteurs nécessaires à la démocratie, Alex Roy, Revue Quart Monde 2016/3).

 A l’approche des élections et se saisissant des résultats du scrutin américain, de nombreuses voix s’élèvent pour qu’enfin, la société cesse de se déchirer, que le rejet ou le renvoi de l’autre à un stéréotype, le repli sur soi ne soit pas brandi comme l’ultime solution à la crise sociale et politique qui gangrène les démocraties occidentales. Pour vivre mieux ensemble, apprenons donc à écouter, à renouer, à connaitre…

En publiant Le parlement des invisibles, Pierre Rosanvallon affirmait la nécessité d’une démocratie narrative afin que chacun devienne visible aux yeux de tous.  Aucun corps collectif ne peut exister sans sentiment d’appartenance et pour favoriser ce sentiment, il « faut se raconter  » : « Démocratie ne veut pas seulement dire pouvoir collectif ou délibération publique, démocratie signifie aussi attention à tous, prise en compte explicite de toutes les conditions. C’est décisif. » Or, pour une frange de la population, la voix ne porte plus et les récits se perdent. La vie démocratique a besoin de l’écoute. Et si cela ne peut se faire par les voies usuelles – élections, accès aux médias traditionnels – alors l’écoute se fera différemment. La collection Raconter la vie est une manière de redonner la parole à ceux qui ne l’on plus, que l’on ne voit plus : « sortir des grands concepts figer et saisir les vie singulières, entrer aussi dans des lieux que la littérature ou la sociologie n’ont pas trouvé dignes d’explorer et qui sont pourtant révélateurs de la vie sociale… il s’agit d’écrire le roman vrai de la société et de permettre à tous ceux qui  le souhaitent d’en être les auteurs et les personnages » (Télérama, n°3338, 1/1/2014).

D’autres initiatives,  tentent de mettre en lumière des parcours souterrains, de faire entendre des voix oubliées.

« Sans A », c’est le nom d’un nouveau média qui veut rendre visibles les « invisibles ». Sans A, pour « Sans Abri », « Sans Argent », ou encore « Sans Avenir ». L’idée de son fondateur, Martin Besson, 20 ans est d’ utiliser les réseaux sociaux pour imaginer un journalisme de solutions, qui tente de comprendre et imaginer des issues, en partant des portraits de personnes précaires. On y découvre des portraits travaillés et sensibles d’une population en grande précarité souvent absente des médias français, accompagnés de photos soignées.

Sur le terrain des institutions socio-culturelles, des canaux alternatifs sont explorés pour favoriser l’écoute, la rencontre et pour faire entendre la voix de ceux dont on ignore l’existence. La bibliothèque vivante en est un exemple singulier. Cette initiative repose sur un principe simple : mettre en avant la valeur subjective chaque individu.

Blurred motion of city lights

Visual Hunt

D’origine anglo-saxonne (human library), cette démarche visait au départ la lutte contre les stéréotypes et les préjugés et au-delà, le renforcement de la cohésion sociale en instaurant des rencontres, des interactions, des dialogues entre des individus à priori peu destinés à se rencontrer.  Calquée sur le modèle sur le modèle de la bibliothèque traditionnelle, elle en diffère cependant par le support particulièrement délicat qu’elle propose. Le lecteur n’emprunte pas un livre mais une personne avec qui un échange se construit pendant une durée limitée. Le livre a ici la parole, tout comme le lecteur : la lecture/ écoute est à double sens, générant ainsi à chaque « emprunt » des rencontres uniques. Ce dispositif peut contribuer à renforcer la visibilité et la singularité de chaque livre, de chaque parcours et favoriser ainsi la compréhension de l’autre : « En somme, l’atmosphère personnelle, calme et intime que prend la bibliothèque vivante est pensé comme un espace sans jugements ; un espace qui donne libre cours aux conversations autour de sujets tabous ou non, pour les briser (du moins, les aborder) et faire en sorte qu’ils ne soient plus si stigmatisés. » (Mathilde Dumaine, La bibliothèque vivante, Enssib)

Participant à ce désir de démocratie narrative, la Bibliothèque municipale de Lyon, accompagnée par Alexis Nouss  (La condition de l’exilé, FMSH, 2015),  expérimente ce dispositif dans le cadre de l’évènement culturel  Démocratie, rêver, penser, agir.  Les dix « livres » de la bibliothèque vivante « Raconter l’exil » sont dix personnes expérimentant l’exil dans des cadres différents : la migration, la prostitution, l’internement psychiatrique, la prison, la maladie, le handicap, la précarité urbaine. Si leurs situations sont dramatiquement variées, elles partagent toutes une même condition. Celle de l’exilé.

A travers l’exemple de la Bibliothèque vivante, on comprend l’importance de l’écoute. Partager son expérience permet de donner un sens à un vécu parfois chaotique. C’est aussi l’occasion d’affronter l’autre, son regard et ses jugements réels ou imaginés, dans un espace où tous les individus sont à égalité. Pour que se tissent des liens, et que vive la démocratie.

 

Article rédigé en collaboration avec Elise Capogna, stagiaire au Département Société.

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