Que demande le peuple ?

Mobilisations et solidarités ouvrières

- Modifié le 06/07/2016 par Département Civilisation

1936 : Emblématique d’une gauche unie et généreuse, le Front Populaire demeure l’un des mouvements collectifs français les plus exemplaires, dont les revendications se sont révélées capables de "changer la vie". Il fait suite à nombre de mouvements sociaux, à des mobilisations collectives et à des moments de solidarité ouvrière qui ont jalonné l’histoire du XIXe siècle, et trouve des prolongements jusqu’à nos jours : une histoire sur laquelle nous avons souhaité nous attarder d’autant qu’elle fait directement écho aux mobilisations actuelles.

Une manifestation des ouvriers du bâtiment en juillet 1936, place Albert-Thomas, devant l'Hôtel de ville à Villeurbanne (Cliché Jules Sylvestre)

Le front populaire dans tous ses états

En ces temps de division de la gauche, de discrédit de la politique, de montée de l’extrême droite et de fortes mobilisations populaires, que représente le Front Populaire pour les français d’aujourd’hui ?

Il y a les faits historiques d’abord :

La genèse de la coalition des gauches est la résultante d’aspiration de citoyens antifascistes et de travailleurs victimes de la crise du capitalisme libéral. Le Front populaire, coalition formée entre les communistes, les socialistes et les radicaux remporte les élections législatives. Pour la première fois sous la IIIe République, la gauche, conduite par Léon Blum (portrait de Léon Blum par Pierre Birnbaum) va gouverner la France. La suite on la connaît : de grandes conquêtes sociales, conventions collectives, congés payés, semaine de 40 heures, puis de nouveau, les tensions, le chômage, les grèves, la démission de Léon Blum en 1937 et enfin la rupture en 1938.

Ce que fut le front populaire : 

Cet épisode si bref dans le temps de l’histoire, comme une échappée (Histoire du front Populaire, l’échappée belle, Jean Vigreux) dont il fallait se saisir sans tarder entre les malheurs de la dépression et ceux de la guerre imminente, reste un moment mythique de l’histoire de France. Il participe autant de l’histoire politique que de l’histoire des pratiques sociales, culturelles, festives et militantes et les images de bonheur et d’espoir en un avenir meilleur, tellement émouvantes, sont toujours présentes dans la mémoire collective des français.

220 photographies et documents, issues d’une exposition au centre photographique de Clermont-Ferrand, abordent les rapports entre le Front Populaire et sa médiation photographique : archives de la presse illustrée de l’époque et de collections privées et institutionnelles illustrées. Des photographes comme André Kertesz, Brassaï, Henri Cartier-Bresson et Willy Ronis participent eux aussi à la mise en mémoire de mutations symboliques de l’idéal démocratique. La volonté de bonheur : témoignages photographiques du front populaire 1934 -1938 Pierre Borhan

La mémoire enchantée du front populaire évoque le caractère festif des occupations, caractérisées par les bals dans les usines occupées ; dans des pages justement célèbres rédigées au plus fort du mouvement, Simone Weil a contribué à figer cette interprétation. Elle y oppose le temps du travail marqué par la contrainte et la soumission au temps de la grève qui constitue « une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange » et elle insiste : « Bien sûr, cette vie dure recommencera dans quelques jours ; Mais on n’y pense pas, on est comme des soldats pendant la guerre…enfin,  pour la première fois, et pour toujours, il flottera autour des ces lourdes machines d’autres souvenirs que le silence, la contrainte, la soumission ». et plus loin « ils savent bien qu’en dépit des améliorations conquises le poids de l’oppression sociale, un moment écarté, va retomber sur eux. Ils savent qu’ils vont se retrouver sous une domination dure, sèche et sans égards ». Grèves et joie pure : une arme nouvelle, les occupations d’usine, 1936:

Pour certain.e.s, c’est aussi le temps de L’espoir brisé : 1936, les femmes et le front populaire (Louis Pascal Jacquemont). En effet, les femmes vont tenir une place inédite (elles seront trois au sein du gouvernement de Léon Blum), alors même qu’elles n’ont pas acquis les droits de vote et d’éligibilité. Mais ces droits, le Front Populaire ne leur accordera pas.On découvre la complexité des stratégies masculines qui font avancer la cause féminine tout en préservant le patriarcat. Les ouvrières engagées dans les grèves et les occupations d’usines seront cantonnées à des fonctions logistiques et exclues des occupations nocturnes.Les conventions collectives comme les accords salariaux entérineront les inégalités entre hommes et femmes en ne favorisant que les droits liés à la maternité et à la famille. Le bilan immédiat sera bien mitigé et pourtant le Front Populaire sera à l’origine de l’apparition d’une nouvelle génération dont l’engagement se prolongera, quelques années plus tard, dans la Résistance.

decitre

Les occupations d’usine ont été une spécificité du front populaire

Antoine Prost en explique la symbolique et les retombées sociales.

« La lucidité quand au fait de constituer une classe et la volonté d’être reconnu par toute la société s’expriment sur le registre plus émotif, plus chaleureux de la fête. La satisfaction profonde qui donne aux occupations leur caractère inoubliable, ne vient pas seulement d’une dignité retrouvée et affirmée, haut et fort, mais d’une émotion partagée et fraternelle ; Elle n’impliquait pourtant pas l’occupation, la fête aurait pu trouver d’autres lieux plus adaptés. Or on danse à côté des machines ; Qu’est ce que cela signifie ? Si l’occupation n’est pas la contestation de la propriété des entreprises, elle est en revanche contestation des conséquences qu’en tirent les propriétaires Pour ceux-ci, la propriété étant privée, ils sont chez eux dans ce qu’ils nomment leur maison », ce qui implique de leurs ouvriers plus que de l’obéissance : une forme de reconnaissance. La grève relève alors d’un affront personnel. Plus encore que leurs intérêts, elle met en cause la conception qu’ils ont de leur rôle et de leur image sociale… Les petits patrons vivent la grève comme une insulte et une humiliation. L’un d’eux exprime ce que beaucoup ressentent en demandant à ses ouvriers, pour les reprendre, de faire acte de contrition en signant une lettre rédigée ainsi : regrettant de nous être mal conduits vis-à-vis de vous, en nous mettant en grève, nous vous prions de nous pardonner, et en nous embauchant de nous permettre de nous racheter dans l’avenir par une conduite exemplaire ; en vous remerciant à l’avance, agréez, monsieur Marchal, nos salutations respectueuses. La propriété privée subsistera, on ne le sait que trop, mais le pouvoir patronal sera encadré par des règles publiques. Ce sera la conquête la plus fondamentale et la plus durable du mouvement social de 1936″.

Leon Blum

Mouvements sociaux et mobilisations collectives : XIXe/XXIe siècle

« Pour les historiens d’histoire sociale, travailler sur le mouvement social c’est bien souvent travailler avec les forces dites de progrès, et c’est privilégier une approche économique et sociale en insistant plus particulièrement sur les mouvements et les moments qui mettent en scène ceux que l’histoire politique classique tient pour partie négligeable ou qui sont désignés par les gouvernements comme la « canaille » : révolutions, grèves, insurrections sont le terrain et le terreau de cette histoire sociale, qui devient progressivement une histoire du mouvement ouvrier qui en est l’acmé, le point d’aboutissement et la raison d’être » (Michel Offerlé in Penser les mouvements sociaux).

Quelques repères pour comprendre cette histoire sociale :

  • Charles Tilly, professeur d’histoire de la sociologie américain, restitue l’histoire des mouvements et agitations populaires collectives, défendant des intérêts partagés qui ont jalonné l’histoire de la France depuis 1600  : La France conteste : de 1600 à nos jours,
  •  Danielle Tartakowsky, présente une synthèse sur les grandes périodes de l’histoire des luttes et des mobilisations collectives en France : les mouvements sociaux d’avant la première industrialisation, la période de légalisation du fait syndical et la montée en puissance du mouvement ouvrier, mai 68 et les mouvements sociaux depuis les années 1980 : Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours
  • Pour déchiffrer les grandes évolutions du phénomène gréviste, Stéphane Sirot nous propose une histoire de la grève dans ses fonctions et ses fonctionnements sociaux, dans ses rapports avec les mouvements ouvrier et syndicaliste, le patronat et l’Etat depuis deux siècles. D’abord interdite et réprimée, la grève est devenue un fait social reconnu par la Constitution.Comment les pratiques revendicatives ont-elles évolué ? Quelle est l’attitude des acteurs sociaux (Etat, patronat, syndicats) face à cet évènement toujours singulier ? La grève en France, une histoire sociale, XIXe-XXe siècle,
  • Avec Alain Rustenholz, nous découvrons soixante-huit moments emblématiques de la lutte ouvrière de 1896 à 2001 (formes d’action ou périodes historiques) : lutte des tonneliers à Bègles, grève du Creusot en 1870, grève du lait à Landerneau en 1972, etc. des formes d’organisations s’inventent, des rêves cristallisent pour un temps plus ou moins long : la « mine aux mineurs », le phalanstère Godin à Guise, la Verrerie ouvrière « à tout le prolétariat » qui s’inscrivent dans la longue lutte de ceux d’en bas pour que ça change : Les grandes luttes de la France ouvrière 
  • La manifestation de rue, distincte des mouvements de la rue du premier XIXe siècle par lesquels bien des régimes se sont fait et défaits, est contemporaine de l’achèvement de la ville haussmannienne. A partir des archives et des recensions des archives de police, pour certaines inédites, Danielle Tartakowsky étudie l’évolution de la géographie manifestante, au regard des évolutions urbaines de la capitale et des orientations présidentielles.Manifester à paris 1880-2010  

  • Paris, ville ouvrière, une histoire occultée, 1789 1848, Maurizio Gribaudy Derrière les représentations du Paris haussmannien, si souvent célébré, il existe une autre modernité, issue du monde ouvrier et procédant d’une vision participative de la société, décrite ici par l’historien à partir d’archives peu explorées et parfois inédites. Cette modernité a germé dans l’horizon ouvrier de la première moitié du XIXe siècle et fleuri le temps d’un instant dans les printemps 1848 et 1871. Si la répression de ces mouvements a brisé cet élan, le souvenir de la République démocratique et sociale rêvée par le mouvement ouvrier a cependant laisse ses traces dans la société française, et l’on voit aujourd’hui ressurgir certaines thématiques qui en ont hérité (la demande de la démocratie directe et de nouvelles formes d’organisations du travail, le mode associatif comme base de solidarité nationale).

prolos

 Expériences ouvrières :

  • L’utopie en héritage, Jessica Dos Santos Un « familistère » est un néologisme qui renvoie à la famille, et au phalanstère imaginé par Charles Fourier. Jean-Baptiste Godin, le créateur des poêles en fonte Godin, sensibilisé aux idées sociales, décide à partir de 1859 de créer une « association coopérative du capital et du travail », qui administre son usine de Guise. Il construit des bâtiments d’habitation avec tout le confort moderne (de l’époque) pour ses ouvriers et fait une répartition des bénéfices. Son personnel héritera de l’entreprise et l’association perdurera, avec des modifications, jusqu’en 1968. C’est l’histoire de ses successeurs que nous découvrons : la survie pendant les guerres mondiales et les crises économiques, et la disparition pour cause de difficultés internes et de concurrence économique. L’œuvre monumentale qui subsiste reste une référence universelle.
  • Le peuple des tunnels : l’univers caché du métro de la Belle Epoque, Astrid Fontaine Si au cours de sa brève existence, la compagnie du Nord-Sud n’exploita que deux lignes de métro parisien (aujourd’hui les lignes 12 et 13) de 1902 à 1930, elle fut le microcosme d’un monde particulier, composé de ceux qui l’empruntaient bien sûr, mais surtout de ceux qui y travaillaient et y travaillaient et y vivaient. Les Archives du « Nord –sud », conservés au siège de la RATP ont révélé à l’ethnologue Astrid fontaine des dossiers de milliers d’employés. Au fil d’abondantes correspondances et d’anecdotes qui ponctuent la vie quotidienne de cette petite compagnie de métro apparaît l’envers du décor de la Belle Epoque : la tuberculose, les ravages de l’alcool, la dureté des conditions de vie et de travail, les luttes sociales, la Grande guerre et ses drames.

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Penser les mouvements sociaux aujourd’hui 

Historiens et sociologues conjuguent leurs efforts pour faire le point sur les évolutions des revendications politiques et militantes.

Penser les mouvements sociaux : conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines vise à rendre compte de l’évolution de la sociologie des mouvements sociaux et de l’originalité des travaux français en offrant à la fois un regard critique sur ce champ de recherche et des pistes d’investigation sur ses angles morts comme les logiques de l’engagement individuel ou la place des émotions dans le militantisme.

La pratique de la manifestation est une incontournable donnée de l’histoire politique et sociale des siècles écoulés ( et reste un sujet de débats et de tensions très actuels !!!). Depuis les débuts de la Troisième République, la rue s’est affirmée comme acteur majeur de la vie politique susceptible de faire et défaire des régimes.Les différents gouvernements se sont davantage appuyés sur la rue qu’ils n’ont été mis en cause par elle. Seules deux vagues de contestations, celles de février 1934 et celles de mai-juin 1968, ont contribué, en définitive, à déstabiliser le régime. Encore ces deux crises ont-elles permis de conforter ou de renouveler les institutions républicaines. Tel est le propos de Danièle Tatakowsky (Le pouvoir est dans la rue : crises politiques et manifestations en France)

Lilian Matthieu (La démocratie protestataire  ) clarifie le rôle et le poids des mouvements sociaux dans le débat démocratique et analyse les liens complexes qu’ils entretiennent avec les partis et les gouvernements. Il soutient que les mouvements sociaux ne sont ni une composante marginale du paysage politique, ni une menace pour la démocratie, dont ils ravivent au contraire les principes fondateurs

C’est, enfin, à une quête de la mémoire des insurgés depuis 1789 jusqu’au début du 20e siècle en passant par la révolution de 1848 et la Commune de Paris, que nous convie Michèle Riot-Sarcey, dans son dernier livre , Le procès de la liberté, une histoire souterraine du XIXe en France constitue : une relecture du XIXe siècle : Aussi fugitives , utopiques, inaccomplies, incomprises à leur époque et malmenées qu’elles furent par l’histoire canonique, toutes ces expériences d’insurgés , d’associations ouvrières de penseurs socialistes de poètes et d’artistes empruntent et ne quittent pas le chemin de la liberté, d’une liberté toujours entravée .Cette histoire des dominés qui a pour épicentre la révolution de 1848, ce temps des « possibles » porte l’emprunte des conceptions de Walter Benjamin de la nécessité de «  faire exploser les continuités historiques ». L’histoire qui se fait opposée à celle qui se fabrique permet de retrouver les continuités invisibles, de «  ré enchanter l’avenir »,de retrouver des possibles, imaginer demain à l’heure où les utopies à la recherche d’une pratique démocratique authentique renaissent partout.

La Liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix, 1830

La Liberté guidant le peuple – Eugène Delacroix, 1830

« …J’ai le souci de retrouver les traces des significations passées. En effet comment serait-il possible de repenser la démocratie de demain sans avoir préalablement récupéré les éléments qui l’ont constituée afin de les rassembler, et de parfaire leur mise en œuvre ? Comment imaginer demain avant d’avoir mis en commun les expériences, les actions ou tout simplement les projets élaborés et transmis de tradition en tradition souterraine sans jamais avoir pu être, jusqu’alors concrétisé ? » écrit Michèle Riot-Sarcey. Espérons que cet article y contribuera à sa modeste place.

 

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