Les vies minuscules

Quand histoire et littérature se rencontrent

- Modifié le 01/12/2016 par Département Civilisation

L’historienne Arlette Farge et l’écrivain Eric Vuillard signent chacun, en cette rentrée, un livre qui tire de l’oubli quelques « vies minuscules » (cf. Pierre Michon) de la fin du XVIIIe siècle, tentent de faire entendre quelque chose de ce silence du grand nombre et de convaincre que l’histoire donne un sens au présent et qu’inversement ce présent donne du relief à certains épisodes du passé.

Combats de carnaval et carême / Bruegel
Combats de carnaval et carême / Bruegel

La révolte de Mme Montjean. L’histoire d’un couple d’artisans au siècle des Lumières par Arlette Farge

1775 : La vie luxueuse inonde les rues de Paris au moment même où les émeutes, les pillages de boulangeries bouleversent la capitale et la France. De ces révoltes, Madame Montjean, femme d’artisan aisé parisien, n’a cure ; pour cette femme en « révolution », mme-motjeanle monde extérieur n’existe pas, si ce n’est le système aristocratique qu’elle veut imiter. Mue par un désir d’ascension sociale, elle veut vivre une vie d’aristocrate luxueuse, désœuvrée, rythmée par le libertinage, les promenades en fiacre, les plaisirs de la table. Son mari, désarçonné et meurtri par le brusque changement de son épouse décide d’écrire au jour le jour les incidents de sa vie. Arlette Farge, habituée des archives judiciaires de Paris depuis ses premiers travaux, y a découvert le journal de monsieur Montjean. Avec ce savoir faire et ce talent qui n’appartiennent qu’à elle, sa manière si délicate de faire sentir les archives, Arlette Farge va utiliser ces notes intimes et quotidiennes, dans une construction savante entre archive et commentaires d’historienne, pour prendre la mesure de la liberté des femmes du XVIIIe siècle et jeter une lumière crue sur ces vies frustrées de la classe moyenne. Au travers de ces personnages singuliers, un collectif se constitue, cette « affaire » Montjean n’est rien mais elle dit beaucoup sur cette fin du XVIII siècle, sur cet écart entre une société toute petite bourgeoise le monde aristocratique, et sur l’apparition du sentiment de « soi ».

« L’histoire est fabriquée d’évènements minuscules et singuliers qui permettent à l’historien de dresser un passé complexe en dehors du continuisme habituel des récits historiques, de marquer les ruptures et les brisures de la société, d’apercevoir des dispositifs étonnants, que l’histoire évènementielle ne peut guère déceler de cette façon »

Arlette Farge et Eric Vuillard s’insurgent en quelque sorte, eux aussi, contre un académisme qui exclut le petit peuple de tous les grands moments de l’histoire, le récit de l’histoire évènementielle nous venant des hommes proches du pouvoir .

corbin

« Le sang froid doit guider les hommes d’état pour lesquels le choc révolutionnaire égare les esprits des plus faibles et risque d’engendrer le chaos » (Jean Joseph Mounier, rapporteur du comité de Constitution à l’Assemblée constituante). Même chez les radicaux , à la révolution française, la maîtrise des émotions est un acte de vertu politique. (Histoire des émotions)

Eric Vuillard, écrivain et lecteur d’histoire, signe un beau 14 Juillet au plus près des assaillants lors de la prise de la Bastille, et non des notables qui nous l’ont contée depuis l’Hôtel de ville en laissant des témoignages, des récits empesés et lacunaires. « Ce sont les petits bonhommes de Bruegel, ces patineurs que l’on voit de loin depuis l’enfance, ombres familières aperçues au fond d’un tableau, sur la glace. Ils nous font pourtant un curieux effet de miroir depuis leur brume. On se sent plus proche d’eux que ceux qui campent aux premier plan. Ce sont des silhouettes que l’on scrute, que nos yeux supposent, que le brouillard mouille ; Et si nous rêvons, il n’y a plus qu’eux». Vuillard à la manière d’Arlette Farge, a fouillé les archives de police où se trouve la mémoire des pauvres gens (à propos d’une veuve dont le mari le mari est mort lors des combats « et ce fut comme si tout ce qu’elle avait aimé se trouvait là sur le procès verbal et allait désormais y demeurer toujours en quelques lignes sèches écrites à la va vite par un commissaire de police »). Il exhume des noms d’oubliés qui ont fait la révolution et qu’il aime à égrener tout au long de son récit. L’histoire n’a pas retenu le rôle obscur des petites gens. Vuillard, avec la liberté propre au romancier, invente des visages à ceux qui n’ont laissé aucune trace, donne la vie à ce peuple inculte, grossier et vulgaire au regard des élites, il se fond dans cette la foule, s’abandonne aux mots « pour conter cette journée où le petit peuple qui aspirait à «  une vie de rien » faite de petits bonheurs a décidé de « tout foutre par-dessus bord ». Le lecteur reçoit de plein fouet le tumulte, l’effervescence, la violence, la brutalité, l’exaltation de cette journée, cet étrange moment de bonheur collectif.

vuillard

« C’est curieux comme le trivial se mêle à l’histoire de l’homme, le commun côtoie l’idéal. On est là très loin de l’ancien Régime, très loin de la rhétorique de l’honneur qui n’a rien d’idéal et des grands épisodes ripolinées de la monarchie, très loin de Bayard et du roi soleil ».

« A une époque ou le peuple se cherche, ou il apparaît sur certaines places de temps à autres, il n’est peut-être pas inutile de raconter comment le peuple a surgi brusquement, et pour la première fois sur la scène du monde »

« La sédition surgit dans le monde et le renverse puis sa vigueur faiblit, on la croit perdue mais elle renaît un jour. Son histoire est irrégulière, capricante, souterraine et heurtée »…


Un regard sur l’actualité littéraire : les prix littéraires donnent voix aux sans voix (Monde des Livres du 4 novembre 2016)

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